Les droits de l’Homme à l’épreuve des intérêts des états

Projet : Le bureau des idées / Mode d'emploi lycées


Dans votre article, nous voyons qu’Abdel Fattah al-Sissi s’attaque aux journalistes. Et vous, vous arrive-t-il parfois d’avoir peur pour votre sécurité ?

Claire Talon : Je me suis rarement sentie en insécurité dans le monde arabe, que ce soit au Maghreb ou au Moyen-Orient. Sans doute parce que j’en maîtrise relativement bien les codes. Mais j’ai vécu des moments de stress dus à la surveillance propre aux régimes autoritaires, notamment dans le Golfe et en Egypte. Nombre d’États arabes modernes se sont construits sur la base du rôle central qu’y jouent les services de sécurité les services de sécurité (Mukhabarat), au point que certains analystes les qualifient d’« Etats Mukhabarat ».  La seule fois où je me suis sentie définitivement menacée, au point de devoir quitter le pays, c’est lors de l’arrivée au pouvoir du général Abdel Fattah al-Sissi en Egypte en 2013. Comme l’ont prouvé par la suite l’arrestation et l’assassinat de milliers de personnes, nul n’est plus en sécurité en Egypte. Les journalistes et les chercheurs, en particulier, au même titre que les opposants et toute voix dissidente de la société civile, sont visés par le pouvoir. L’enlèvement, la torture et l’assassinat de l’étudiant italien Giulio Regeni par les services de sécurité en 2016, alors qu’il menait une recherche sur le monde syndical égyptien, en dit long sur l’impunité dont jouissent les criminels qui sont aujourd’hui au cœur du pouvoir en Egypte, avec le soutien de la France et sur le danger de mener des recherches indépendantes dans des régimes de cette nature. L’assassinat en 2018 du journaliste saoudien Jamel Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul aux mains d’un commando diligenté par Mohamed Ben Salman obéit à la même logique. Dans ces deux cas très médiatisés, et qui sont l’arbre qui cachent la forêt, il est important de lire les détails de ces exécutions et des tortures qui ont été infligées à ces journalistes pour comprendre de quoi il en ressort. J’ai quitté définitivement l’Egypte en 2014 et je n’y suis jamais retourné depuis. Jamais, ni sous le règne de Hosni Moubarak, ni pendant la phase où les Frères musulmans étaient au pouvoir, de 2012 à 2013, je n’ai ressenti une menace telle qu’en fait peser le régime d’al-Sissi qui prétend « lutter contre le terrorisme ».

 

Que pensez-vous de la réception d’Al-Sissi par Emmanuel Macron ?

C’est un scandale d’Etat qui s’inscrit dans une continuité politique : celle du soutien sans faille apporté par la France aux autocrates arabes, de Ben Ali à Moubarak, en passant par Kaddhafi, et j’en passe. Dès le début du printemps arabe, la république française s’est distinguée en proposant par la bouche de sa ministre des affaires étrangères de l’époque, Michèle Alliot-Marie, son « expertise en matière de maintien de l’ordre » à Ben Ali, quelques jours avant qu’il ne soit chassé par les manifestants. Un choix visionnaire…

Emmanuel Macron prend donc l’exemple de Nicolas Sarkozy, qui accueillit Kaddhafi à l’Elysée, au cours d’une visite d’Etat surréaliste, visant à redorer l’aura du Guide Libyen dont les crimes étaient notoires. Mais dans le cas de M. Macron, cette décision prend une tonalité particulière : d’une part parce que les crimes commis par les services de sécurité égyptiens, notamment à l’aide d’armes françaises, sont documentés en détail par plusieurs rapports d’ONG (la Fédération Internationale des Droits de l’Homme et Amnesty International) ; on sait qu’il y a aujourd’hui plus de 60 000 prisonniers politiques en Egypte, des milliers de disparitions et des centaines d’assassinat ont été documentés depuis l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fattah Al Sissi. D’autre part parce qu’Emmanuel Macron s’est lancé à l’occasion de l’affaire des caricatures, dans une vaste opération de propagande à l’intention du monde arabe pour y défendre les valeurs républicaines présentées comme universelles, au premier rang desquelles la liberté d’expression. Que signifie-t-il à la face du monde quand il se permet à quelques semaines d’intervalles, de donner aux arabes des leçons de démocratie dans une interview à Al Jazeera (en justifiant qu’on caricature le prophète de l’islam) et de décorer un dictateur qui torture les journalistes et les opposants ? Que signifie-t-il si ce n’est que la liberté d’expression vaut pour les uns et pas pour les autres ?

Il ne fait par là-même que perpétuer la position raciste qui a été celle de ses prédécesseurs, et qui est aujourd’hui partagée par une majorité du monde politique et de la haute fonction publique, à savoir : que les arabes ne sont pas « mûrs » pour la démocratie, et qu’ils ne méritent que des « leçons de démocratie » assénées de l’extérieur.

En décorant Abdel Fattah al Sissi de la grand croix de la légion d’honneur alors que rien ne l’y obligeait, Emmanuel Macron ne se contente pas de porter haut et clair son mépris pour le Traité sur le Commerce des Armes dont la France est pourtant signataire et qui empêche l’exportation d’armements vers des pays où les risques d’atteintes aux droits de l’Homme sont flagrants, il met aussi en danger la sécurité de tous les français. L’histoire récente enseigne en effet qu’il existe un rapport important entre la politique étrangère de la France au Moyen-Orient et au Sahel et les attentats terroristes menés sur son sol. Le soutien à des dictatures n’est pas seulement une preuve de cynisme et de renoncement aux valeurs universelles de la République, elle constitue un danger de premier ordre à la sécurité nationale.

 

Nous, élèves, avons du mal à comprendre les soutiens occidentaux à des gouvernements ne respectant pas les droits de l’Homme. Comment expliquez-vous ces soutiens ?

Ces soutiens s’expliquent par un ensemble de facteurs.

Des facteurs idéologiques d’abord : le soutien à de telles dictatures se fait d’abord au nom de la lutte contre « le terrorisme ».  Si un tel combat est exploité en France par le Ministère de l’Intérieur pour mieux légitimer la répression générale de la communauté musulmane, comme l’a prouvé la dissolution récente du CCIF, il correspond cependant à des représentations bien ancrées de l’histoire récente dans le monde arabe, et notamment des printemps arabes.  Un certain nombre de décideurs politiques considère ainsi que les révolutions 2011 ont été le fait d’acteurs islamistes, voire jihadistes et que la libéralisation de la scène politique dans ces pays menace directement les laïcs et « les chrétiens». Un tel discours, qui reprend mot pour mot la rhétorique des régimes autoritaires qui ont coupé court aux transitions démocratiques, récuse l’existence de forces démocratiques au sein des sociétés civiles arabes, niant l’existence d’alternatives entre islamistes et autocrates et considère tous les mouvements relevant de l’islam politique, notamment les Frères musulmans, comme étant des mouvements « terroristes ».  Il s’agit-là d’un contre-sens historique qui masque surtout le souci de lutter contre l’immigration illégale en s’appuyant sur la main de fer de telles dictatures (l’Egypte est ainsi perçue comme un bouclier contre l’immigration subsaharienne qui passe par la Libye par exemple), et d’œuvrer à la protection des « chrétiens d’Orient ».

Des facteurs économiques, comme le prouve l’énormité des ventes d’armes françaises et de matériel de surveillance exportées vers les dictatures du monde arabe, qui font tout simplement vivre le budget du Ministère français de la Défense.

Des facteurs stratégiques, enfin : il s’agit, pour les personnes aujourd’hui aux manettes des ministères français des Affaires Etrangères et de la Défense, d’œuvrer dans une logique d’influence à prendre la place qu’occupait historiquement les Etats-Unis en Egypte et de s’imposer comme le premier partenaire militaire et stratégique du régime égyptien. De fait, la France est devenue aujourd’hui le principal fournisseur d’armes à l’Egypte, devançant désormais les Etats-Unis sur ce marché.

De manière plus générale, par delà le cynisme et le racisme latents qui sous-tendent une telle politique  et qui reposent sur des présupposés facilement démontables (la vie et les libertés des uns n’a pas la même valeur que celle des autres, il n’y aurait pas d’alternative entre les islamistes et les autocrates,  pas de société civile organisée dans les pays arabes, les arabes ne sont pas « mûrs pour la démocratie »), il y a aussi des facteurs structurels, liés au fait que diplomates et décideurs politiques ont historiquement tendance, pour comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient, à parler avec ceux qui leur ressemblent et qui leur disent ce qu’ils ont envie d’entendre, plutôt qu’à des représentants des sociétés civiles arabes qui ne partagent pas les mêmes valeurs qu’eux.

 

Comment vivez-vous le fait d’être une femme française lorsque vous allez en Égypte ou dans les pays du Moyen-Orient ?

Enquêter en tant que femme étrangère dans des sociétés qui s’organisent autour d’une stricte séparation des sexes (Arabie Saoudite, Yemen par exemple) peut présenter des avantages, comme le fait d’avoir accès au monde des femmes et des hommes, là où des collègues masculins n’ont pas accès au monde social féminin. Cela n’empêche pas d’être confrontée aux mêmes problèmes que les autres quand il s’agit de faire face au harcèlement de rue, qui sont un phénomène inégalement répandu dans le monde arabe et qui obéit, là encore, à des logiques sociales et politiques complexes. Mais, par-delà le genre, La politique étrangère de la France dans le monde arabe est de plus en plus problématique et le soutien affiché aux dictatures met en danger les chercheurs français impliqués sur le terrain, qu’ils soient hommes ou femmes. Et bien au-delà de ces chercheurs à l’étranger, elle constitue un danger pour l’ensemble des français, en aggravant la menace terroriste.

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