Printemps arabes François Beaune: La Lune dans le puits

Projet : Graines de critiques littéraires / AIR Lycées


 

Introduction

La première fois que La Lune dans le puits me tomba entre les mains, je fus intriguée par son sous-titre « histoire vraies de méditerranée », dont le pluriel semblait devoir infirmer le singulier du titre. Autant d’histoires promises à résonner comme mille-et-unes parcelles de cette région éclatée, et pourtant les réunir sous une même égide? En achevant ces pages, je ne pouvais que convenir de l’unité du recueil, troublée par ce prodige : après avoir palpé tant de destinées, avoir assisté à une telle cacophonie, c’est pourtant l’écho d’une seule voix qui résonne. Comment François Beaune parvient-il à opérer l’alchimie qui agit sur la pluralité de récits pour en produire un texte unique et bien loin de n’être qu’une juxtaposition de témoignages ?

Il nous faudra palper la subtilité de ce basculement d’individus à l’ « individu collectif » qu’est la Lune dans le puits, édifiée pour beaucoup grâce à une maîtrise d’un langage brut, pour scruter ensuite le degré de vérité qu’il convient d’accorder à des histoires réclamées, et définir dans quelle mesure celles-ci se révèlent « vraies »nous menant droit à l’étude d’un monde qui oscille entre fiction et réalisme. S’y dessine enfin en toile de fond une Méditerranée d’autant plus réelle qu’elle n’est qu’esquissée au fil des récits et devient alors un objet de témoignage, au même titre que la Lune dans le puits devient mémoires d’un voyage personnel, celui de François Beaune qui va jusqu’à y voir sa « seule autobiographie ». Si ce qualificatif paraît paradoxal en regard d’un projet qui donne la parole aux autres, il est pourtant trop pertinent pour être laissé en suspens.

De la collection au collectif : L’Odyssée du XXIᵉ siècle pour un poème épique

Au déclenchement des Printemps arabes, François Beaune, alors à Marseille, ne manqua pas la prise de parole nouvelle qui donnait naissance à une mémoire méditerranéenne. Témoins de saisissants récits de souvenirs, il prit la décision de s’en aller sillonner Espagne, Maroc, Algérie, Tunisie, Egypte, Liban, Turquie, Grèce, Sicile, s’élançant même d’Israël, en Palestine, pour incarner un Ulysse à l’air du temps, l’épée troquée contre un micro, et bien décidé à donner la parole à cette contrée accidentée. Mosaïque politique, ethnique, culturelle, religieuse, linguistique, se faire écrivain sur un tel terrain promet des rencontres hétéroclites, devant toutes être soumises à une unique consigne : raconter une histoire marquante, choisie parmi toutes celles qu’une vie peut rassembler, offrir sa voix à celui qui se propose de la porter.

Ce livre est ordonné de la naissance à la mort pour incarner -parmi tant d’autres destinées- la déchirante séparation parentale de la petite Jacqueline accompagnée de sa petite soeur Catherine quittant la Tunisie pour la France, l’obtention au Maroc du bac de Salah Eddine, l’histoire de l’étudiant Braham livré aux rues de Tunis pour avoir été militant du syndicat UGTT au lieu de soutenir Ben Ali, de Rasha, trentenaire de Beyrouth qui a fait la connaissance d’une mère qui l’a abandonnée et qu’elle abandonne à son tour pour n’avoir pas été capable de reconnaître son odeur, de Rafram, photographe kidnappé par la police secrète en Lybie, devant subir la « torture démoniaque », avant de découvrir qu’il peut lui échapper par un retour en rêve chez ses parents, mais encore celle de Xavier « un de ces juifs errants de la post-modernité», ne se retrouvant que dans ses mouvements continuels dans les vagues marseillaises, de François Beaune arnaqué de vingt euros au Maroc par Mustafa, pianiste dans ses mythomanies et apte à repérer les « valises d’euros en tongs », de Zakaria qui raconte, en Palestine, l’histoire des deux pêcheurs Hassan et Mahmoud transformés « en poisson » par des Israéliens soupçonneux. C’est encore le livre de la vieille dame de Kairouan qui- reniée depuis ses 12 ans par sa famille pour avoir fui le soir de ses noces un mari dont elle ne voulait pas et devenir multimillionnaire en se convertissant dans la vente de tapis tout en s’occupant des enfants de ses frères et soeurs adoptifs- accomplit son rêve à 103 ans: voter pour son « fils » lors d’élections libres et indépendantes en Tunisie, ou celui de Fadel, résistant durant la révolte palestinienne de 1936, pris et condamné à mort, ayant accompli sa dernière volonté en posant la tête sur la poitrine de son père, qui a dû mourir pour qu’on lui enlève le T-shirt qu’il portait ce jour-là.

Ainsi, le lecteur est lui aussi embarqué dans ce voyage mouvementé, invité à se frayer son chemin entre de sinueux barbelés, frontières, conflits armés, pour progresser dans la chronologie d’une vie en échappant parmi les manifestations d’antagonismes portés selon différentes perspectives. D’une critique adressée au couscous algérien à la torture de Rafram en Lybie, la conflictualité de la région finit toujours par reparaître. Quoi d’étonnant à vrai dire de la part d’une « bouche gercée », dont les inévitables déglutitions provoquent systématiquement le choc de lèvres fatiguées « de vibrer sans se comprendre » ?

Pourtant, prouver que ces destinées ne peuvent être comprises qu’individuellement, telle ne me paraît pas être l’ambition d’un texte qui certes matérialise l’éclatement d’une communauté d’individus ne se connaissant en définitive que très mal, mais en les insérant dans un cadre cohérant qui confère à chacune une portée plus juste. François Beaune pose les différences, et c’est ainsi qu’il dresse un juste portrait de cette région, dont chaque histoire en devient une destinée possible. Ce texte touche par son évidence : on y ressent la violence jusqu’alors simplement pressentie en imaginant la Méditerranée, ici percée par une brutalité aussi bien actuelle que passionnelle, mais surtout sémantique, étant forcée- dans le cadre du récit- d’être médiatisée par le langage.

C’est précisément ce langage qui contribue au lien entre « histoires vraies » et Lune dans le puits, entre pluriel et singulier ou encore entre collection et collectif. Quoi de commun entre la juste, suggestive et poétique prose de l’auteur dont la « pelote du cerveau » parfois « se démêle et s’emmêle en grosse soie », l’oralité de l’illocution apparente dans des pléonasmes tels que « pov’mec » ou encore le recours sans pareil au langage de Google traduction -assumé dans son manque de scrupule pour la grammaire française- dans la description d’une scène de viol : « il met sa main fermement sur ma bouche pour m’empêcher de crier, et tout son poids pour empêcher ma mobilité, puis entre […] d’une façon administrative, et la brutalité me cause une douleur, je tente d’échapper à la-dessous, mais en vain, j’attends jusqu’à la fin de l’acte. » ? Il apparaît que ces divergences contribuent à une même stratégie : celle de restituer la profondeur et la singularité de chaque récit. La langue de la Lune dans le puits retient les traces des moyens qui l’ont produites ne font qu’aider à cet effet, par exemple la parataxe : « Enfin on arrive à Rafah, aux tunnels. Je paye 100 dollars le passeur pour nous faire entrer. Et là je ne sais pas ce qui lui prend[…] » contribue entre autres procédés à mimer cette oralité qui se suffit à elle-même pour remplir la fonction évocatrice et communicative du langage. Quant aux mots produits par le logiciel de traduction, elles ne sont qu’une exception qui subvertit l’outil impersonnel robotique, et vise à faire transparaître tout de même la voix meurtrie, qui, rejetée dans son entourage physique, en est réduite à l’expression sur la sphère parallèle du monde informatique. La plume de François Beaune palpe le style propre à chaque voix, pour en faire émerger la richesse, d’autant plus éclatante qu’elle n’est que suggérée, en trahissant l’oralité du langage dans l’écriture, ou en créant du sens par un écart grammatical, en d’autres termes, en dévoilant les conditions réelles de l’énonciation du récit. Le caractère brut et spontané de l’expression pourrait bien soutenir ce projet, c’est-à-dire la communication d’un soi profond à l’autre, accessible par un langage tantôt dépouillé, tantôt accompagné par la poésie de François Beaune ou de ses commentaires plus crus.

Par un idiome brut, l’auteur entend transcrire « la musique » des gens, ainsi sa parole touche juste, ce qui, précisément, lui permet d’obtenir cette unique mélodie, quoique polyphonique, quoiqu’en constante modulation. Elle se complexifie en absorbant des voix certes dissemblables, mais qui y trouvent respectivement une place légitime. Se crée une harmonie paradoxalement faite de dissonance, qui se justifie encore par l’alchimie de codes littéraires réinventés qui transforment des contenus d’une grande diversité pour les arracher à leur autonomie. Ces codes-ci sont autant de règles d’un jeu engagé par l’auteur avec son lecteur. D’une part, le texte alterne entre italique et écriture graphique en caractères romains. Beaune prévient que les mots « écrit[s] de travers » sont les siens, les autres proviennent des divers narrateurs. Cette alternance est structurante et contribue à maintenir une unité dans la multiplicité, en plaçant ces récits sous l’autorité de l’auteur qui n’entend pas en faire primer. C’est ce qu’appuie d’autre part d’autres conventions choisies par Beaune pour une lecture plus aisément évocatrice : un retrait à la ligne pour un silence, un refus de guillemets, autant que des lettres capitales habituellement exigées pour désigner peuples ou fêtes religieuses. Il s’agit, en supprimant les guillemets c’est-à-dire la marque d’appartenance des mots prononcés, d’accepter de ne donner la parole qu’aux présents, d’impliquer le narrateur comme seul conteur de son histoire, et, en se privant de majuscule de ne pas favoriser l’exclusion de l’autre. Ces codes apportent une réponse à l’inhabituelle graphie de la « méditerranée » du sous-titre : cette dernière n’étant pas définie comme devant être la propriété de quiconque, au même titre que ce livre unique qui acquiert le statut d’individu collectif, capable d’incarner la voix de chacun, à tous les âges d’une vie qui progresse chronologiquement, de l’enfance, à l’adolescence, de la vingtaine à la soixantaine par dizaines d’âges, de la vieillesse à la mort. Chacune de ses destinées compte pour une vie possible parmi tant d’autres dans une région en tumulte.

C’est ainsi que se justifie le titre : cet ouvrage est la transcription par François Beaune de ce qu’une lune familière vient cycliquement lui raconter, parée d’un nouvel éclat, pour imprimer ses souvenirs au fond de son puits désormais garant d’une lueur toujours renaissante, qu’il filtre par de nouveaux codes pour l’intégrer à sa galerie de souvenirs et aboutir à La Lune dans le puits. Une seule lune, mais sans cesse disparaissant pour reparaitre sous un nouveau jour. Une seule Méditerranée, mais une multitude de subjectivités uniques se présentant tour à tour à notre auteur, avide de capturer leur message vivant.

Pour un lecteur enfin, passer par ce puits, c’est passer à chaque histoire par « l’entre-sort », petite baraque où l’on entre, pour en sortir, ayant dans l’intervalle fait la rencontre d’une monstruosité- étymologiquement digne d’être montrée- et ce faisant, donnée en spectacle.

Il me semble que ce terme est bien choisi pour poursuivre notre réflexion : tout spectacle implique une sélection, un choix, une mise en scène. Si les « histoires vraies » se font spectacles dans quelle mesure peuvent-elles être dites « vraies » ?

Histoires vraies ou vraies histoires ?

La première expérience de collecte d’histoires vraies fut celle de Paul Auster- dont François Beaune se dit avoir été « directement inspiré »- lui qui fit, quinze ans avant notre auteur, son appel à histoires avant de sélectionner les meilleures pour les publier dans un livre. Il les voulait « vraies, […] brèves », sans restriction « quant aux sujets ou au style » mais surtout « aux allures de fictions »(P. Auster).

Réclamer à quelqu’un une histoire « vraie » me parait oxymorique. Le recours à l’adjectif « vraies » peut en effet sembler curieux lorsque Jojo raconte émue « l’histoire de Momo », dont elle ne sait pas « où il est maintenant », lorsqu’Athman raconte celle de sa tante qu’il sait avoir « frôlé la mort », et plus largement lorsque François Beaune fait revivre des histoires d’abord entendues. La mise en abyme est au coeur du projet beaunien. Bien que charmant et « croustillant » par une courante valorisation de la réalité par rapport à la fiction, son emploi fait ici courir un risque à l’égard de la vérité factuelle : d’une part en écoutant l’histoire dont le héros n’est pas celui qui la raconte, d’autre part par la médiation de François Beaune lui-même, qui, aussi habile à manier sa plume qu’il l’est, insère un nouveau palier d’enchâssement narratif. Ce dernier tient lieu de médiat pour transcrire une voix et le recréer, certes en se rapprochant au mieux de l’original aussi bien dans son contenu que dans les sentiments provoqués à son écoute. Cependant, l’auteur n’a connu des faits que le récit, ce qui invite à s’interroger sur leur degré de réalité factuelle. Plus encore, demander à quelqu’un de lui faire un récit d’une histoire vraie, c’est lui demander de faire le choix d’un début, d’une fin, venant couronner le dénouement d’intrigues brèves, et monstrueuses autant que possible. Or ici se présente une complication : la vie est vécue comme un tout sans interruption, et ses événements, ses souvenirs ne sont pas naturellement empruntables pour être ajustés à un schéma narratif rigide et ainsi, exclusif. Par où commencer ? La fin en est-elle vraiment une ? Le conteur se mettra nécessairement en scène, ira peut-être jusqu’à grossir l’extraordinaire aux dépens de l’ordinaire, alors laissé pour compte, soit volontairement, soit en raison de l’arbitraire de la mémoire. Ainsi, demander à quelqu’un de raconter son histoire vraie la plus marquante, c’est lui demander de se raconter -aussi paradoxal que cela puisse sembler- d’une façon qui n’est pas spontanément spontanée. Il faut que s’insinue la « double contrainte » définie par Gregory Bateson, contradictoire et inévitable qui implique nécessairement d’infirmer l’injection « sois spontané » lorsqu’on la prononce. Evidemment l’entreprise est bien loin d’une littérature « magico chamanique » comme le dit François Beaune lorsque la parole est obtenue au moyen d’une « tradition méditerranéenne de la torture ». Néanmoins, les embrayeurs narratifs tels que « je vais te raconter une histoire » ou « Tu sais » impliquent de se figurer un narrateur face à celui ou ceux qui lui tiennent lieu de public, dit autrement face à un potentiel juge, qu’il soit moral, ou esthétique, ce qui l’entraîne respectivement à prendre garde au contenu de son récit, et même à la manière qu’il a de la raconter. C’est ainsi que la Lune dans le puits bascule insidieusement du récit de souvenirs à ce qui me semble pouvoir être dit une autofiction. La voie du métadiscours- que trahissent les traces d’un art de jouer avec les codes de la narration nous amène à définir ce que peut receler le terme de « vraies » devant caractériser ces histoires.

La vérité, chez François Beaune, ne s’entend qu’à partir d’un « rapport de confiance » établi entre l’interlocuteur et l’auteur, qui pour sa part se donne la mission de nous faire croire autant que lui à des histoires dont il a été témoin de l’extériorisation. Il me semble que c’est leur expression qui rende ces voix dignes d’être portées, ce mouvement de soi vers l’autre, qui par l’intermédiaire de la voix produit une « musique » où le passé se réhabilite dans le présent, mais dans sa forme mémorielle. Précisons que François Beaune a « mis toutes les histoires au présent », et que ce choix témoigne d’une vérité qui ne vaut qu’en tant qu’expression d’un souvenir. La vérité n’est pas le contenu du récit, mais l’acte même du récit. Il s’agirait alors d’une histoire sur soi vraiment racontée, d’une fiction, dite de faits réels. C’est donc un pacte de lecture qui vaudrait pour le roman à la différence près que ces voix ont réellement existé. Certes, le récepteur s’engage à croire l’histoire du conteur qui en retour promet de faire preuve de véracité, mais les personnages, eux, sont vrais, leurs paroles ont résonné, ce qui destine ce recueil à incarner une Comédie humaine du XXIe siècle, rafraîchie, toute méditerranéenne et surtout concrète. Elle se forge en effet de personnages véritables, qui ont erré dans le monde qu’ils esquissent de leurs histoires avant de venir trouver une place dans ce recueil , où leur souvenir est déposé et protégé par le « rapport de confiance » qu’il doit exister entre le lecteur et le texte. Ainsi, aux sceptiques qui ne croiraient pas en ce Polonais soûl et en sa rencontre fortuite avec un poulpe distributeur de bague, un poulpe « envoyé de l’espace, par la pensée de nos anciens », François Beaune conseille de considérer qu’il nous est impossible de savoir si cette histoire s’est ainsi déroulée dans le passé, mais que ce qui compte c’est que « pour le monsieur » cette histoire est « vraie ». Le tout est d’y adhérer en considérant qu’elle a été racontée.

Acceptons ainsi de s’incarner en l’autre, pour goûter au mieux les effets du témoignage sur une Méditerranée qui, pour sa part, s’ébauche progressivement. Elle s’impose comme scène de la très grande majorité des récits, liés par un voyageur et sa curiosité pleine d’intérêt pour la région qu’on a trop tendance à considérer comme la surface plane d’un atlas, et ainsi, manquer son escarpement.

La lune dans le puits : mémoires ou autobiographie ?

Comme nous l’avons précédemment évoqué, François Beaune pose les différences. Ce verbe me tient à coeur en ce qu’il dénote l’incapacité de trancher, et sans doute l’absence d’ambition de le faire. Si François Beaune ne peut naturellement qu’emprunter le ton de l’affliction lorsqu’il parle en son nom de la violence humaine, jamais il n’invite à prendre un quelconque parti. Lui qui a vu de toutes les couleurs de cette Méditerranée -excepté peut-être la Lybie ou la Syrie, inaccessibles à l’époque de son voyage, mais malgré tout évoquées par ceux qui ont fui leurs atrocités ou en ont été témoins- il exprime tous les points de vue pourvu qu’ils aient été évoqués. Ces derniers sont nécessairement partiaux mais variés à un point qu’il nous est impossible de prétendre que Beaune ait cherché à conférer à son texte l’ambition de préférer le moindre parti. Il pose donc les différences, mais il n’en faut pas moins à la brusque réalité des environs pour qu’elle éclate au grand jour. Il semble finalement que nous soyons jetés dans un monde duquel on s’imaginait la pagaille sans pouvoir en concrétiser l’atmosphère.

Or sans demander à ses interlocuteurs de lui décrire la vie en méditerranée, cette dernière se met à poindre le bout de son nez. On la devine à des détails récurrents comme la mention de sa faune- harengs, crevettes, chevaux, ânes, vaches– à ses traditions culinaires –couscous, poulpe, vin– aux activités qu’elle offre –baignade, pêche…– à sa culture religieuse – entre pratiques musulmanes, judaïques, chrétiennes– mais aussi à certains thèmes dont le plus récurrent est la mort, suivi de près par l’exil, la violence, le vol, quoique largement nuançable par de histoires heureuses, notamment à celle d’un officier occupant syrien qui a « eu du coeur » pour avoir voulu sauver le couple de Madame Fakhoury en mobilisant l’armée pour nettoyer un sol souillé des « fleurs en coton » tombées des peupliers, sujet de discorde entre les époux, mais encore par le grotesque tragique de crevettes algériennes nécrophages dont la taille permet de mesurer la quantité de morts en mer, ce qui explique selon Chawki « le rapport particulier » des Algériens aux crevettes. Nous n’avons cessé d’évoquer la diversité des tonalités de ces pages, qui empruntent au tragique, au comique, au burlesque… Faire parler la méditerranée c’est encore une fois faire revivre la diversité des caractères qui la peuplent, mais on ne saurait manquer une dimension prégnante : c’est d’abord faire revivre ces guerres qui épargnent ceux que le destin a protégé, qui prennent la parole pour louer leur fortune ou pleurer leurs morts. Dans une terre de conflits, la violence, qui n’est pas le sujet de l’entreprise, s’immisce en toile de fond, devient un leitmotiv structurel du recueil, n’épargnant aucun de ses âges, les subjectivités ne pouvant qu’en porter la marque. Ainsi François Beaune a réalisé le prodige de faire tenir ensemble ce qui ne l’est pas, ce qui ne peut pas l’être, pour faire vivre à son lecteur l’expérience d’un détour en Méditerranée en des temps de printemps arabes. Il en offre un précieux témoignage : celle de cette culture morcelée depuis des années, de civilisations évoquées dans le présent par le biais de la mémoire. Ce spectacle, Beaune en a été témoin lors de son périple, qui, transcrit en Lune dans le puits, tient lieu de « Mémoires ».

Il y a pourtant plus. Ce témoignage est éminemment personnel. Tout se présente comme si François Beaune avait intériorisé ces voix, comme s’il se reconnaissait en elles, qu’il lui était en somme permis de les incarner en son nom. Non pas qu’il s’en approprie l’origine, mais plutôt qu’il transcrit de sa voix des histoires qu’il est allé collecter, qui appartiennent à sa propre expérience. Il agrémente cette matière extérieure de souvenirs, de commentaires personnels à tous âges de la vie, l’angoisse du futur dont il se délivre, la caricature de l’enfant rebelle qu’il fut, allant jusqu’à chuter de vélo pour se défaire par une fracture de l’allure d’un nez dont l’apparence lui semblait devoir trop à ses parents. Il accompagne ces voix dans leur récit qu’il fait sien. Et pour preuve, la cohérence du récit polyphonique, qui pourtant résonne comme une seule prise de parole, s’adaptant aux modulations de chacune de celles qui la composent, pour leur donner à nouveau l’occasion d’être portées, et saisies, au fond comme fruit de la quête d’un écrivain qui se retrouve en l’autre. A ce titre, en disant de ce livre qu’il est sa seule « autobiographie », François Beaune déstabilise d’abord, mais touche juste après réflexion : tout ce récit, quoique venu d’autres bouches que la sienne, est celui de François Beaune qui, à coup de « me dit Sara », « me dit Nolwenn » etc., parle en son nom de ceux qui comptent parmi ses connaissances, avec qui existe un lien fort ; celui de la confiance. Ils ont pris pour lui un sens si important qu’alors, parler de lui ne peut se faire sans parler des autres, et en ceci, ce récit rétrospectif dans le présent, à la première personne du singulier, fidèle à ses souvenirs, acheminant vers une connaissance sur cette Méditerranée à laquelle il s’identifie : le monde des hommes est « incalculable », le moyen que les hommes ont trouvé pour aimer, c’est que chacun veut « colliniser » le monde, à coups de « piles de cailloux », de « petites forteresses » qui sont comme autant de peuples aux intérêts inconciliables, « convaincus d’être chacun à leur manière […] au centre de l’univers ». Chacun entend primer, s’ériger en berceau de l’humanité, et comme devant être sa fin, si tant est qu’il doive y en avoir une.

Conclusion

Nous avons lu, prise en charge par l’auteur de cette Lune dans le puits, ce personnage collectif rencontré par Beaune, construit par lui, maintenant vivant en lui. En un mot, l’histoire d’un «avocat-supporter-architecte-de-cirque-en-sable-aubergiste-au-chômage-sirène-de-call-center-gymnaste-et-artisane-de-médina-délocalisée», rien que ça. L’audace de François Beaune donne toute sa portée à un ouvrage qui parvient à réunir les antagonismes en les liant de sa plume qui ne rend que plus vif leur nécessaire éclatement. Exposer tous les points de vue autorise à s’incarner en chacun d’entre eux, ainsi à l’issu de cette lecture, il est impossible de préférer ou blâmer une civilisation plus qu’une autre : la violence est un besoin traditionnel des peuples qui se croient exister en dominant. Cette tradition funeste nourrit les fractures, matérialisées en checkpoints, frontières, extériorisées en conflits et guerres civiles comme autant de plaies qui ne cicatriseront qu’à la condition d’un vivre ensemble, qu’à condition de « réconcilier les trois esprits » comme dit Albert Aghazarian. Beaucoup s’en faut encore pour voir poindre la paix à l’horizon.

Pauline Vagli,étudiante en CPGE au Lycée du Parc

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