« Aller au-delà de ses représentations et préjugés »

Projet : Le bureau des idées / Mode d'emploi lycées


Un groupe de dix élèves en 1ère générale au Lycée Notre Dame (villefranche-sur-Saône) s’entretient avec la chercheuse Claire Talon.

 

Comment expliquez-vous votre intérêt pour le Moyen-Orient ?

Claire Talon : C’est une question essentielle, que l’on apprend à se poser, souvent de soi-même et beaucoup trop tard, alors qu’elle devrait être au cœur de la réflexion et du travail du chercheur spécialisé. En particulier dans le cas du chercheur français spécialisé sur le Moyen-Orient, une région avec laquelle la France a une longue histoire de domination coloniale et à propos de laquelle les intellectuels européens ont développé un courant artistique et une tradition académique que l’on appelle « l’orientalisme » et dont l’intellectuel palestinien Edward Saïd a montré qu’il repose sur des mécanismes de domination culturelle. Les chercheurs anglophones, notamment américains, qui ont été à l’origine du développement des « études post-coloniales » et des « cultural studies » sont beaucoup plus familiers que les chercheurs français avec les enjeux réflexifs impliqués par la recherche en science sociale sur les différentes ères culturelles. Aujourd’hui, de plus en plus de chercheurs européens intègrent cependant dans leurs travaux une réflexion sur le pourquoi de leur recherche et leur position en tant que chercheur vis-à-vis des gens sur lesquels ils travaillent. De tels questionnements leur permettent à eux-mêmes de prendre de la distance avec des préjugés dont ils n’ont pas toujours conscience en commençant à travailler et de modifier profondément leur approche du sujet. Une chercheuse comme Amélie Le Renard par exemple, qui a publié en 2020 un livre sur les occidentaux à Dubaï, raconte dans son ouvrage (Amélie Le Renard, Le Privilège occidental. Travail, intimité et hiérarchies postcoloniales à Dubaï, Paris, Les Presses de Sciences Po, coll. « Monde et sociétés », 2019, 266 p.), comment elle était elle-même imprégnée de nombreux fantasmes sur les pays du Golfe au moment où elle construisait son enquête (voici un dialogue que j’ai mené avec elle à propos de son livre).

En ce qui me concerne, j’ai commencé à m’intéresser au Moyen-Orient après avoir commencé à apprendre l’arabe, un peu par hasard au lycée. J’ai été tout de suite passionnée par cette langue et je me suis mis à voyager dans la région. J’ai alors été enthousiasmée par la sociabilité de cette région. Jusqu’à aujourd’hui, la facilité avec laquelle on y noue de contacts et des interactions est pour moi au cœur de mon attachement pour cette partie du monde. Au Maghreb et au Moyen-Orient, j’ai fréquenté des libéraux et des islamistes, des magnats et des gens extrêmement pauvres avec la même facilité et la même tolérance pour ma présence et mes questions. Je ne me suis jamais sentie rejetée ni menacée. Toujours protégée par une forme de bienveillance et d’attention collective. Cette qualité du contact humain, est jusqu’à aujourd’hui pour moi un des premiers motifs de mon intérêt et de mon attachement pour cette région.

Mais j’ai aussi conscience d’être malgré moi l’héritière d’une tradition orientaliste et d’avoir, comme beaucoup de mes collègues chercheurs, beaucoup fantasmé sur le Moyen-Orient, ses paysages et ses populations. D’avoir aussi, sans forcément en avoir toujours eu conscience, tiré parti de cette générosité et de la domination qu’implique ma position de femme blanche éduquée, libre et aisée. C’est de tout ce bagage « orientaliste » qu’il faut se défaire pour mieux voir et mieux comprendre, et que votre génération saura, bien mieux que la nôtre, mettre à distance pour apporter un regard neuf sur cette région.

Au final, il y a beaucoup de facteurs à démêler pour comprendre ce qui nous a poussé à étudier ceci plutôt que cela : des facteurs extérieurs (tiens, il y a un cours d’arabe dans mon lycée), des facteurs culturels (une histoire, une culture, des traditions), mais aussi des facteurs psychologiques qu’on met parfois des années à saisir, ou qui nous restent à jamais obscurs. Comprendre ces derniers est toujours d’une grande richesse, et peut profondément modifier la façon dont on travaille.

 

Comment expliquez-vous ce paradoxe entre l’existence d’une chaîne d’information, Al-Jazeera, très libre, dans une région du monde où les libertés sont limitées ? 

CT : C’est précisément ce paradoxe que j’ai voulu explorer dans mon travail. On présente toujours la liberté d’expression comme un privilège démocratique et le reflet d’une liberté politique incarnée par un système parlementaire. A partir d’un tel présupposé, de nombreux chercheurs ont pu affirmer des choses comme : « aucune liberté de la presse n’est possible dans une pétromonarchie où il n’y a pas d’élections libres » ou même « la culture musulmane ne permet pas d’avoir des médias libres ». Mais l’exemple d’Al Jazeera remet profondément en cause cette représentation. En fait, on se rend compte en étudiant la façon dont la chaîne a été créée et fonctionne, que la liberté des journalistes n’est pas un reflet des libertés politiques dont jouissent les qataris, qui sont limitées, mais des conflits qui animent les différents clans dominants de la famille royale au pouvoir au Qatar. Il y a des réseaux en concurrence au sein même de la famille régnante, avec des idéologies différentes (libéraux, islamistes modérés, islamistes rigoristes, partisans de la normalisation avec Israël, opposants à cette normalisation, etc) ces réseaux se sont construits autour de différentes personnalités de pouvoir (l’Emir, son épouse, le ministre des Affaires Etrangères), qui toutes ont développé leurs propres réseaux au sein de la rédaction d’Al Jazeera. Cette situation a rendu possible un grand pluralisme au sein de la newsroom, qui a permis de donner la parole à tous les grands courants de pensée qui dominaient le monde arabe. Cela explique qu’on a pu voir sur la même chaîne une émission de mode filmant des modèles très dénudés, et une émission religieuse dans laquelle le Cheykh Qardawi (représentant des Frères musulmans), critiquait cette même émission! Donc, sur Al Jazeera, les journalistes ont pu critiquer les options défendues par certains membres de la famille régnante, tout simplement parce qu’ils étaient soutenu par d’autres réseaux au sein de la famille royale, qui défendaient des options différentes. Comme je le montre dans mon livre, cette situation a même permis à des journalistes de critiquer la politique étrangère du Qatar voire le système politique qatari, bien loin de l’image couramment colportée en France d’une chaîne qui serait aux bottes de l’Emir ou une simple porte-parole du Qatar.

Surtout, Al Jazeera a été porteuse d’une révolution informative bien au-delà du monde arabe : elle a remis en cause une domination occidentale sur le marché de l’information internationale et a ainsi contribué à établir un pluralisme éditorial qui n’existait pas avant en remettant en cause à la fois la couverture des chaînes d’infos européennes et américaines sur ce qui se passe au Moyen-Orient et notamment le conflit israélo-palestinien et les normes de traitement de l’information et valeurs journalistiques dominantes. Les journalistes qui ont fondé la chaîne, ont par exemple, beaucoup discuté et critiqué la notion d’ « objectivité », qui est une des valeurs fondatrices des normes journalistiques en Occident. En déconstruisant la couverture de l’actualité moyen-orientale par les grandes chaînes d’information occidentales comme CNN, ils ont montré que cette prétendue « objectivité » était en fait très contestable.

Mais il est vrai aussi que cette liberté dont a joui Al Jazeera et les journalistes qui y travaillaient était très spécifique à cette rédaction et ne reflétait pas celle des autres médias qataris. A cet égard, on peut considérer qu’Al Jazeera a fonctionné un peu comme une île au Qatar (d’ailleurs Al Jazeera signifie « île » en arabe) au sens où elle était isolée du reste du pays : les journalistes étaient essentiellement des non qataris (égyptiens, libanais, algériens etc). Cette situation reflétait clairement une politique : pour le pouvoir, il s’agissait de mettre en place une chaîne d’information libérale internationale qui s’adressait avant tout au reste du monde, tandis que les medias qataris étaient, eux, soumis à des mécanismes de censure plus stricts. Cette situation explique notamment que la chaîne ai fait l’objet de nombreuses critiques au Qatar et qu’elle ait même été l’objet d’attaques organisées de la part de la société civile locale, alors même qu’elle était hyper populaire dans le reste de la région.

Comme on le voit, la liberté d’expression obéit à des dynamiques complexes, bien plus complexes en tout cas, que ce que laisse supposer le fonctionnement des régimes politiques a priori. On peut dire d’ailleurs que cette complexité est rendue d’autant plus grande par les nouveaux moyens de communication numérique qui rendent possible la création de médias « détachés » de leur environnement immédiat.

 

Votre travail est-il solitaire ou collectif ?

CT : C’est une belle question. Une recherche en sciences sociales est rarement un travail véritablement solitaire, tant elle suppose d’apports extérieurs, qu’il s’agisse de l’élaboration du cadre théorique (qui repose sur une abondante bibliographie), de la collecte des informations (qui sollicite des sources multiples) ou de la réalisation des entretiens avec l’échantillon. Par exemple, dans le cadre de mon travail sur Al Jazeera, je n’aurai jamais pu le mener à bien sans l’apport décisif de membres du conseil d’administration de la chaîne, qui m’ont donné accès à des documents et des informations comportant des informations et des statistiques qui ont été décisives pour mon travail. Mais il est vrai qu’avant le printemps arabe, beaucoup de chercheurs en sciences sociales avaient souvent tendance à mener des terrains en solitaire plutôt qu’en équipe. On peut dire à cet égard que les révolutions de 2011 ont marqué une inflexion à cet égard: il s’est agi d’un phénomène de vague avec un caractère transrégional très fort (les révoltes se diffusant de la Tunisie au Bahrein, à l’Egypte, la Syrie, la Lybie, le Yemen, puis plus tard à l’Irak, au Soudan, au Liban, à l’Algérie etc) et ce phénomène a obligé les chercheurs et les analystes à réfléchir aux éléments communs à ces mouvements. Il a donc poussé des spécialistes de pays très différents à mettre en commun leurs informations et leurs travaux pour tenter de comprendre ce phénomène régional. Les révolutions ont également eu pour caractéristiques de mobiliser dans chaque pays concerné la quasi-totalité des acteurs de la société civile et des mouvements d’opposition très divers : là encore, comprendre ce qui se passe suppose de réunir des spécialistes d’objets très variés : des spécialistes des mouvements syndicaux et des spécialistes de l’islam politique par exemple.

Un bel exemple d’ouvrage collectif mené sur le phénomène révolutionnaire, est le travail dirigé par Leyla Dakhli : L’Esprit de la révolte- Archives et actualité des révolutions arabes, Seuil, 2020. Ce livre n’est pas seulement une collection d’articles d’auteurs différents, comme le font traditionnellement les ouvrages collectifs, il propose des articles rédigés à plusieurs mains par différents auteurs. L’intérêt d’une telle démarche est de faire converger et de comparer des connaissances acquises sur des terrains très divers, au service de l’analyse de dynamiques ou de phénomènes partagés.

 

Quelles sont vos sources ? Sur quoi se basent vos travaux ?

Mon travail sur la chaîne Al Jazeera s’est basé sur des sources très diverses : un grand nombre d’entretiens d’abord : avec des journalistes, des membres du conseil d’administration de la chaîne, des représentants du personnel managerial, des techniciens, des directeurs de rédaction. Mais aussi des citoyens qataris, des hauts fonctionnaires, des intellectuels et des figures de la vie locale. J’ai également beaucoup exploité des rapports internes à la chaîne, des rapports d’audits, des statistiques d’entreprise. Par ailleurs, une grosse partie de mon travail a consisté à visionner et analyser les émissions d’Al Jazeera et à travailler sur ses archives en ligne. Enfin, j’ai également effectué un gros travail de suivi de la presse locale et des articles qui s’y publiaient sur Al Jazeera, qu’ils soient critiques ou louangeurs. Au final, beaucoup d’informations décisives m’ont été apportées par des journalistes qui avaient quitté la chaîne et pouvaient s’exprimer plus librement.

Au final, l’accès à des sources en arabe m’a permis de déconstruire nombre de représentations qui dominaient en France à l’époque sur Al Jazeera et qui voyaient en elle un suppôt du terrorisme parce qu’elle avait rendu publique les vidéo de Ben Laden ou un vulgaire porte-parole de l’Emir du Qatar. A l’époque où j’ai mené ma recherche, le public en France confondait volontiers Al Jazeera et Al Qaeda! Le fait de pouvoir transcrire des émissions en arabe auxquelles le public français n’avait pas accès, m’a permis de démentir ces préjugés en renvoyant à la source même des discours et de prouver par là-même que ces préjugés étaient faux.

Un des enjeux pour le chercheur en science sociales aujourd’hui, est de trouver un juste équilibre entre l’abondance et la richesse des sources numériques et la nécessité incontournable de mener des recherches sur le terrain dans un contexte de plus en plus délicat en ce qui concerne le Moyen-Orient. La multiplication des conflits armés et la fermeture répressive d’un certain nombre de régimes rendent en effet de plus en plus délicats la recherche en sciences sociales sur le terrain dans un certains nombres de pays. Pourtant, comme dans le cas du journalisme, rien ne remplace le contact direct avec les personnes et les situations et l’accès au terrain est souvent une condition sine qua non pour trouver du nouveau et aller au-delà de ses propres représentations et préjugés sur une réalité donnée.

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