À la façon de Joy Sorman : une folie partie en fumée

Projet : L'œil des étudiants


À la folie de Joy Sorman (Flammarion, 2021):
soliloque fictif de C., pavillon 4B
[1]

par Pauline Khalifa
(Doctorante à l’université Lumière Lyon 2)

 

 

« J’aime la cigarette ; j’aime son odeur entêtante, qui se dépose sur les cheveux, sur les vêtements, écraser avec assurance le mégot du bout du pied, laisser échapper la fumée encore chaude dans l’air. La cigarette, c’est la cendre de l’objet triste : le divertissement. On l’aime, on la sait dangereuse sur le long terme, pourtant, on la consomme à la folie. C’est un peu jouer avec le feu. Elle nous brûle le bout des doigts et, paradoxalement, nous fait oublier l’enfermement et la solitude. La regarder se consumer progressivement, comme notre corps que l’on a l’impression de disperser, telles des cendres. On tentera de le rassembler. Mais on ne pourra pas le recoller. Il s’est décollé définitivement.

L’opération débute toujours ainsi : se munir du papier ; on choisit un papier de qualité, à défaut de faire appel à notre libre arbitre, laissons X nous le tendre alors que votre visage se fend d’un sourire. Ensuite, le tabac à rouler.

Au commencement, la tâche est ardue : le tabac aux reflets chauds et réconfortants se fait la malle sous les doigts ; on en fout partout par terre, sur le banc où on se pose. Un casse-tête. Tête baissée, langue tirée à la commissure des lèvres, on tente de faire appel à notre logique implacable – essayer de tenir le papier, de tasser consciencieusement le tabac, de le répartir uniformément, de placer le filtre à l’à peu près. Dispositif mécanique, quotidien : du papier à musique.

Puis, on la pique enfin entre ses lèvres, on sort son briquet, celui des « copains », sous le regard de l’infirmière, on l’active, on isole docilement son feu et en un coup de chance – la fortune vous sourit à ce moment bien précis, bien isolé – elle s’allume. Rien de plus simple, de plus mesuré que cet instant où elle se consume, la première bouffée revigorante, au fumoir, dans le jardin, seul ou accompagné. Dans une autre vie, sans doute, j’aurais pu vous en passer une et entamer une conversation. La cigarette crée des liens.

La pause est à 9 h 30. Je ne peux pas y retourner, là-bas, là-dedans, si je n’en ai pas profité. Profiter du réglementaire. Quitte à supporter les copains qui trépignent comme des mômes, les rangs d’oignon, la distribution matinale alors qu’on se frotte encore les yeux, alourdis par un sommeil de plomb, fruit d’un cocktail médicamenteux, autant patienter pour qu’on vous donne enfin le Saint Graal, le seul plaisir coupable contre la maladie de l’ennui : la cigarette. Parfois, il m’arrive de penser au dehors – de temps en temps, il m’effraie, pourtant, il est là, impalpable, quelque part ; de temps à autre, il m’appelle alors que je me situe dans l’entre-deux.

On tire alors sur la corde, on tire sur le filtre, moment de flottement où vous considérez votre denrée rare et nécessaire à votre (sur)vie comme éphémère. Je tente de me fermer complètement à tout ; à tout, sauf ma cigarette. Il ne faudrait pas me l’arracher. Il ne faudrait pas non plus que mon corps s’évapore avec elle, je veux dire, définitivement. Il faudrait créer l’illusion que je suis encore entier. Mon corps. Ma tête. Il faut rester dans les rangs – dans le lieu – en place. Enfermé dans mon corps. À l’HP. Normalité assumée. Pourtant, c’est parti en fumée.

Combien me reste-t-il pour ce mois-ci ? Combien pour mes précieuses clopes ? J’utilise mes neurones dopés à la nicotine et abrutis par les sédatifs. Pour passer le temps et me ressouder, je fume, refume, compte ces petits riens qui m’appartiennent encore, qu’on a tendance à oublier quand on est dehors, qui nous obsède quand on est dedans.

Ce n’est jamais bien long : juste un moment de mon temps parfaitement réglé comme une horloge, alors que je flâne entre deux vies ; ce n’est pas autant bruyant, tapageur, de bruit et de fureur. Ce n’est pas une histoire folle que de prendre sa clope. Ce n’est pas une histoire de bal, où les jeunes premières offertes à des soignants libidineux et à des perruches enrubannées réalisent leur seule et dernière danse, alors que les autres, ces messieurs en costume et ces dames aux joues roses dissimulées derrière leur éventail, nous observent avec amusement jusqu’à se joindre à cette unique fête où nous sommes encore à leurs yeux dignes d’intérêt : bêtes de foire, bal des folles. On déleste sa peau d’ours pour prendre la clope, comme l’on s’empare de son destin.

Pathétique, et rassurante, occupation que de se faire devin de la fumée, que de s’occuper. C’est bon de rêver arracher un à un les pétales de la marguerite en gloussant « je t’aime un peu, beaucoup, à la folie ». Le jeu de la roulette russe dans lequel je suis le protagoniste. Fumer, ça aide à se savoir pas tout à fait étranger au monde, pas tout à fait étranger à soi.

Qui vous dit qu’un beau jour je n’aurais plus le droit à la cigarette ? Le droit à l’usage ? Le droit à m’identifier à cet objet ? Quand ce droit élémentaire passera-t-il à la trappe ? À l’hôpital psychiatrique, on est déjà sous la trappe. C’est une question de temps. Le droit à la clope, ça se mérite. Être entier, aussi.

 

J’ai menti.

J’ai peut-être tout inventé, cette histoire de clopes, juste pour attirer votre attention. Mais, au fond du fond, vous ne le saurez jamais – et moi non plus. Je n’ai peut-être même jamais fumé de ma vie… On m’appelle. Il faut rentrer. Y retourner. »

 

 

 

Par Pauline Khalifa
(Doctorante à l’université Lumière Lyon 2)

 

 

[1] Texte librement inspiré du chapitre « Manger, fumer », p. 28-38.

 

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