À la façon de François Beaune : Vertige

Projet : Graines de critiques littéraires / AIR Lycées


par Anaëlle,

étudiante en CPGE au Lycée du Parc

 

L’esprit marchait dans cet univers familier, se réjouissant du soleil sur sa peau, de la douceur de la vie, de l’odeur de printemps.

L’esprit, assis sur un banc dur du Métropolitain, pris dans la grisaille de ce sous-terrain où jamais le jour ne pénètre, morose, broyait du noir, cherchait un sens à sa vie, une direction à cette rame qui l’emmenait au loin.

Éclatant de rire, l’esprit, l’entité, se retourna, un verre à la main, pour aller ouvrir la porte dont le carillon venait de retentir. Enjoué, légèrement alcoolisé, il avait choisi la joie pure, sans question, pour la soirée, repoussant tout autre sentiment.

Allongé, les yeux clos, sur une pelouse, l’esprit essayait de se remémorer ses divagations nocturnes de la veille, lorsque allongé dans son lit, il avait fantasmé jusqu’au sommeil, et que cette idée merveilleuse, mais dont il ne pouvait se souvenir, lui était parvenue.

Sortant du grand bâtiment par une fin d’après-midi pluvieuse, lors d’un de ces après-midis qui semblent nuit, l’esprit hésitait entre conserver sa rancœur, et pester contre ce temps pourri, le déluge, la journée qui venait de se passer ; ou simplement lâcher prise et retourner à la simplicité enfantine qui lui rendait la pluie amicale et lui donnait envie d’enlever sa capuche pour profiter des gouttes sur sa peau.

En larmes, penché sur ce trou -tout autant fictif que réel et effrayant – de sa vie et de ses ressentis désormais, sombre mais attirant, l’esprit ne percevait que le noir alentour, le négatif, la mort.

 

Quel -qui- que soit cet esprit, le schéma narratif suivant s’applique à lui, et ce, où qu’il soit, quoiqu’il ressente, vive, pense, peu importe la langue dans laquelle il s’exprime, son âge, sa vie, … son identité.

 

Un être humain entre dans sa sphère de perception, dans son champ de vision, d’audition, de ressenti. Un second élément, étranger à lui, est introduit, s’introduit, dans son univers. Une entité par rapport à laquelle il va pouvoir se définir, par assimilation, en négatif, par différenciation, par comparaison ; avec lui-même, son passé, son vécu, ce dont il a eu vent, ses fantasmes, … Mais surtout, un élément exogène, inconnu, à qui construire une histoire, des pensées, un caractère est un réflexe que rien n’efface.

 

En face de lui, en sens opposé, une personne marchait. Se traînait comme elle le pouvait serait un terme plus adéquat. Claudicant à droite, perdant l’équilibre, se déportant à gauche pour se rétablir, sa démarche oscillait, zigzaguait, et l’inconnu.e, vouté.e, semblait sur le point de s’écrouler. En observant son visage buriné, ses tempes grisonnantes, son air hébété, l’esprit sentit un mélange de pitié et de compassion l’envahir. Il lui supposait une dure journée, une dure vie, un dur passé. Il lui inventait des malheurs, des tristesses, des maladies et des opérations pour expliquer cette démarche. Ne prenant pas le temps de réfléchir, il traversa la chaussée et s’apprêta à lui prêter main forte. Ce n’est qu’en s’emparant de son caddie à roulettes qu’il entendit le bruit caractéristique de bouteilles en verres s’entrechoquant. Levant les yeux pour rencontrer ceux de l’inconnu.e, il modifia l’histoire qu’il lui avait inventée, ne la rendant pas plus heureuse, mais plus sombre, moins digne selon sa propre vision de l’existence.

 

 

Se levant en prévision de sa descente proche de la rame, l’esprit s’approcha de la porte, tout en se tenant fermement à la barre suspendue au plafond pour conserver son équilibre. Mais au cours de son déplacement, il sentit dans son dos une présence, qui le suivait pas à pas. Il imagina un homme, grand et fin, mais imposant par son aura, qui observait de haut son avancée. Il le vit, ou le voyait, se faire des réflexions sur cet être, pas réellement petit mais qui pensait le paraître, engoncé dans une longue doudoune noire. Et il se fit encore plus petit, plia inconsciemment les genoux, accéléra son déplacement, à l’idée des jugements que cet autre portait sur lui. Il lui construisit une démarche assurée, une attitude sûre d’elle, mais encore plus redoutable car inconsciente, portée avec naturel et simplicité. Son exact opposé, à lui qui se pensait défini par l’incertitude, le manque d’assurance, la gaucherie. À l’ouverture des doubles portes, il sortit à toute vitesse, se dépêcha -tout en n’osant pas courir- vers les escaliers. Il se sentait à la fois poursuivi par l’image de cet autre, mais également, ne le percevant plus, il avait le sentiment de s’éloigner toujours plus de ce qui l’avait mis en état d’alerte. Arrivé à la deuxième volée de marches, retrouvant calme et morosité, il reprit une allure normale, se morigénant. Quelle frayeur, quel sursaut lorsque : « Excusez-moi, pardon, vous avez laissé tomber votre portefeuille ! » retentit ! Forte et calme, mais douce et tranquille, la voix ne correspondait pas à celle qu’il imaginait. Tâtant sa poche droite, il sentit à sa légèreté inhabituelle qu’il allait devoir se retourner et faire face parce que, oui, son portefeuille manquait. Le plus lentement possible, regrettant déjà, il commença à pivoter sur ses talons.

 

Devant la porte, une personne qui lui avait été présentée au cours de la soirée, mais dont il ne pouvait se souvenir le nom ni l’affiliation à l’ami d’un de ses amis. La voyant se débattre pour ouvrir la porte, il la jugea quelque peu mal-élevée et déplacée à accueillir et faire entrer dans une demeure qui n’était pas sienne, des individus qui lui étaient très certainement inconnus. Son entreprise lui révéla, néanmoins, deux inconnus, qui enlacèrent chaleureusement, chacun leur tour, la personne leur ayant ouvert. Son estime pour cette dernière chuta, et il se la figura comme une personne cherchant à profiter, en introduisant secrètement ses amis dans les soirées où il n’était pas invité, se servant en boisson et nourriture gratuitement, et que l’on ne revoyait jamais par la suite. Décidé à laisser entendre son avis, il se racla la gorge, et si les deux énergumènes le fixèrent momentanément, l’objet de son ressentiment se retourna vivement et le fixa, des larmes-cascades dévalant ses joues.

 

À chaque rencontre, à chaque inconnu, à chaque intrigue, la rationalité humaine pousse aux spéculations. Nous construisons, à chaque instant de nos vies, des portraits. Du monde qui nous entoure, des personnes qui le peuplent, ceux qui nous intriguent, ceux qui nous font peur, ceux qui nous attirent, ceux que l’on admire.

A l’instar d’un conte, nous nous basons sur ce que cet ‘Autre’ renvoie, visuellement, olfactivement, essentiellement ; nous faisons des liens avec notre passé, nos fantasmes, des choses auxquelles nous avons assisté ; et nous lui construisons un conte, une histoire, qui -bien souvent, bien malheureusement- affectera notre attitude à son égard. Notre vie est peuplée, parsemée, traversée, de personnes, dont l’histoire, la vie, les aspirations, l’être nous est inconnu, et à qui nous créons donc un passé, un passif, pour pouvoir s’identifier, comprendre. Ces histoires inventées, inachevées, sont beaucoup plus, néanmoins, notre reflet, une trace de notre vécu et de nos expériences, que celles de ce visage, ce corps, cet esprit qui nous fait face.

Si la rencontre a permis de brosser un premier portrait, le premier dialogue, le premier contact visuel, rééquilibre le niveau, dont la bulle d’air s’était placée tout à droite, du côté du physique, de l’aura, des impressions, des manières, … L’approche est alors plus portée sur l’intellect, ce que renferme en son sein cette figure étrangère. Les histoires inventées à première vue, lors du premier abord, sont toujours les plus éloignées de la réalité, parce que les moins fondées.

 

Désormais assis, l’esprit échangeait avec dynamisme, oubliant peu à peu la stupeur qui l’avait frappé lorsqu’une balle l’avait frappé au visage, lorsqu’il avait ouvert les yeux sur un enfant courant dans sa direction, poursuivi par un adulte avec un air particulier. La première impression qui l’avait habité, suite à cette sortie plutôt brutale de sa rêverie dans le parc, s’estompait peu à peu, laissant place à de nouvelles impressions, de nouvelles suppositions. Il savait désormais leurs âges, noms et occupations respectives, ainsi que les liens qui les unissaient. Mais comment s’étaient-ils retrouvés dans ce parc, si loin de chez eux, à cette heure précise ? Il se les représentait, décidant tout d’un coup, au réveil, d’aller jouer au bord de la Loire et de visiter la ville qui leur avait paru si belle, hier soir à la télévision. Jusqu’ à quand resteraient-ils ici ? Avaient-ils un endroit pour dormir ? Après tout, la nuit va tomber dans moins d’une heure, … Et les parents de l’enfant, savent-ils que leur témoin et ami, insouciant, avait emmené leur petit sans se renseigner sur les modalités de retour, sans prendre d’affaires pour la/le petit.e, à l’exception d’une balle de foot ?

  • Avez-vous prévu de dormir ici ce soir ? Il n’y ni bus ni train pour repartir les vendredis soir de la ville…, le mit-il en garde.
  • Ah oui ? Je l’ignorais…, se mit à rire l’être humain en face de lui, l’enfant le rejoignant quelques instants plus tard.

 

Plus il en apprenait sur eux, plus le portrait se clarifiait. Sans cesse remodelant son patron, il était tout du moins conscient que jamais il ne pourrait saisir et dépeindre l’œuvre d’art originale, la muse actuelle de son imagination, car jamais il n’en connaîtrait toutes les facettes. Ce qu’il ignorait, néanmoins, c’était si l’adulte qui lui faisait face, avec qui il riait maintenant, était plus proche de la vérité avec le portrait qu’il avait construit de lui-même au cours de toutes ces années, ou bien s’il se fourvoyait autant – si ce n’est plus- que lui. Et l’enfant, encore imprégné de la simplicité du regard enfantin, comment percevait-il les autres ? créait-il aussi des histoires aux inconnus traversant sa route ? Comment se percevait-il ? Était-il plus juste, car débarrassé de préjugés et simagrées, ou son monde était-il empli de dragons, fées et farfadets en tout genre ?

Au fur et à mesure que nous, que l’être humain, apprend à connaître un autre individu que lui, le portrait s’enrichit, se précise, cesse d’être renversé à chaque nouvel élément, mais conserve des fondations qui semblent inébranlables. Le sont-elles pour autant ? Connaissons-nous réellement ceux qui appartiennent à notre ‘cercle proche’, ou échangeons-nous, dans un dialogue de sourds sans fin et sans visibilité, avec l’hologramme que nous leur avons construit ?

Perdu dans sa rêverie, l’esprit se rappelait l’éclat de rire qui avait retenti derrière lui, la boule de cheveux qui avait déboulé les marches à côté de lui pour se figer sur le trottoir. Il la revit rire à nouveau, lever les yeux vers les cieux et tourner au ralenti sur elle-même, en écartant avec lenteur les bras de son corps, jusqu’à ce qu’ils forment un axe perpendiculaire à son corps. Il se souvenait du sourire qui lui était monté aux lèvres. Et, sans qu’il eût besoin de stimuler sciemment sa mémoire, leurs nombreux échanges, moments partagés, confessions à mi-voix, leurs rires, lui revinrent en mémoire. L’importance démesurée qu’avait désormais dans sa vie cette personne. Le bonheur de découvrir cette autre âme, de chaque jour ajouter à sa connaissance de celle-ci, de finir par la découvrir si différente de ce qu’il avait d’abord imaginé.

Aujourd’hui, cela faisait trois années que sa vie avait été bouleversée. Un raclement de chaise sur le sol carrelé du café lui fit ouvrir les yeux. À la vue de ces yeux paniqués, égarés, de la peine qui emplissait les yeux de celui/celle qu’il appelait désormais meilleur.e ami.e, la panique le prit. Son corps se tendit, et il s’écria presque agressivement :

 

  • Qu’est-ce qu’il y a ? Que s’est-il passé ? On t’a fait du mal ? Où ? Dans le bus ?

 

S’asseyant avec lenteur, les mains tremblantes, les grands yeux bruns dérobés à son regard car fixés sur le bord de la table, aucun mot ne sortit de la bouche fine et pincée, aucune réponse ne vint satisfaire son urgence, son besoin. Il observa les épaules affaissées, imaginant toutes sortes de scénarios, faisant dialoguer et agir celui qu’il connaissait désormais par cœur au cours d’une rupture, d’une agression, d’un licenciement. Il ne doutait pas que quelqu’un d’autre eût été la source de cette attitude, il pouvait lire ces expressions avec tant d’aisance, il comprenait et connaissait si bien son interlocuteur. Soudain, le raidissement progressif de la ligne des épaules l’interrompit dans sa réflexion. Il vit ces dernières se carrer, se redresser, comme pour le défier, puis un visage déterminé et fermé l’affronter. Il en fut bouche bée. Dérouté. Sans voix. Pourquoi ce défi, pourquoi cette forme de haine dans ses prunelles ? Cette attitude ne correspondait à aucun des rôles qu’il lui avait précédemment attribués, à aucun trait de son caractère, qui lui était pourtant si familier.

  • J’ai retrouvé mon père. Mon vrai père. Ironie du sort, nous avons le même, sauf qu’il m’a abandonné à la naissance, et t’as choyé toute ta vie, pourvoyant aux moindres de tes besoins, désirs et caprices. Je ne veux plus jamais te revoir, ni ta face de rat ni celle de tous ceux qui te sont affiliés.
  • Quel … la phrase mourut sur ses lèvres, alors qu’il assistait, défait, à la sortie furieuse de celui qui, jusqu’ici, occupait tout l’espace de sa vie.

 

Mais, … seul père biologique ? J’ai rencontré ses parents, ses deux parents, si souvent. Ils sont venus à la maison, m’ont hébergé lors de mon déplacement professionnel, m’appellent pour chercher des conseils de cadeau pour leur fils/fille, … Ce ne sont pas ses parents biologiques ? Depuis combien de temps est-il à la recherche de ses origines ? Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Comment a-t-il pu me le cacher ? Cette personne, si froide, si lapidaire, en colère contre le monde entier, qui m’a juste fait face, est-elle vraiment lui ? Je ne l’aurais jamais cru … Perdu dans sa stupeur, hébété, il ne parvenait pas à concilier la représentation qu’il avait – qu’il se faisait, qu’il s’était faîte – et ce à quoi il venait d’assister, ce qu’il venait d’apprendre. Il ressentait un vide profond, comme si tout cela n’avait été qu’un mensonge, il doutait de chaque moment de véracité, de chaque chose qu’il avait vécu avec lui. Qu’est-ce qui avait été vrai ? Cela changeait-il la perception qu’il avait de son … demifrère ? frère ? De manière radicale ou cela n’était-il qu’une donnée de plus à ajouter à l’algorithme le représentant ? Avait-il été aveugle de ne rien percevoir ? S’était-il volontairement aveuglé, afin de ne pas voir, ou bien celui/celle qu’il pensait incapable du moindre mensonge, de la moindre dissimulation s’avérait-il être un Mercadet accompli ?

 

Un renversement de taille, dans cette fausse identité, détruit cette image sans cesse actualisée, nourrie d’histoires sans fin que l’on imagine à propos de l’autre à chaque nouvel élément constituant son être qui entre en notre possession, ou peut-être plus exactement connaissance. Mais fictif est-ce complètement extérieur à nous, imputable à notre vis-à-vis, qui nous aurait trompé, ou bien cela est-il la marque d’une mauvaise appréhension de notre part, d’une erreur de jugement, de l’oubli d’une partie de la fondation lors de l’élaboration de cet être ? Il est indéniable que cette représentation mentale, que ce processus de construction – à l’instar d’un trajet en train, dont chaque arrêt l’enrichit – est lié directement, et interagit continuellement, avec nous-mêmes, que nous en soyons conscients ou non. C’est notre propre identité que nous construisons ainsi, c’est sur nous que nous apprenons en analysant le visage que nous avons voulu donner à tous ces autres qui peuplent notre vie, qu’ils soient inconnus momentanés ou nos proches depuis un temps indéterminé.

 

Alors qu’elle passait au pas de course le tournant du corridor- se dépêchant car sachant que son aide était requise à grands cris- elle accrocha un instant le regard de son reflet, dans les miroirs de la salle de sport. C’est alors que cela la frappa, et qu’elle se figea. Mais emportée par son élan, elle avait déjà dépassé les grandes vitres transparentes. Lentement, elle fit demi-tour, obnubilée, oublieuse du désespoir de ses collègues, et vint se placer à nouveau en face de son reflet. L’image qu’elle voyait la choquait. On ne dirait pas moi …. Ou plutôt, j’ai pendant si longtemps ressemblé à une autre que moi. Ce regard fixe, déterminé et serein, ce corps musclé et solide, cette vitalité. Elle était enfin qui elle devait être, celle qu’en vain elle avait cherché, à laquelle elle avait fini par renoncer, lui préférant, se forçant sur elle-même, cette image terne, qui n’avait pour but que de la rapprocher le plus possible de la mort.

Face à ce constat, à la libération soudaine d’une tension dont elle ignorait la présence jusqu’à maintenant au sein de sa poitrine, elle s’autorisa un sourire bref, et, enfin, enfin, se laissa entraîner sur la pente des souvenirs, pour porter un regard rétrospectif sur ce qu’avait été son existence depuis ce moment où tout, à grand fracas, s’était tout à coup effondré et brisé sur le sol, une première fois.

L’anorexie, la dépression, les mutilations, le besoin de souffrir, partout, toujours. Et puis ce moment où, pensant arrêter de lutter, enfin, contre son destin, elle s’était approchée, déterminée de la falaise, de ce trou à pic, effrayant. L’intervention in-extremis qui lui avait sauvé la vie. Et cette nouvelle existence qui avait alors commencé avec son placement en hôpital psychiatrique. Toutes les rencontres qu’elles avaient faites, toutes les histoires qu’elle s’était inventées sur ses voisins et compagnons de condition. Combien de fois avait-elle imaginé la raison de la présence d’untel, combien de fois s’était-elle fourvoyée ? Mais combien cela lui avait-il permis d’apprendre sur elle-même également ! Combien les malheurs et les déboires qu’elle pensait percevoir chez les autres lui avaient-ils en réalité révélé ce qui, dans sa propre existence, l’empêchait de vivre ? Chaque histoire qu’elle s’inventait, mais aussi chaque discussion par la suite ; lui permettant par la suite d’abolir la fiction qu’elle avait créée pour s’approcher le plus possible de la vérité ; lui avait-elle appris, l’avait enrichie, lui avait permis de grandir, s’ouvrir, comprendre et compatir. D’insérer de la matière dans le néant de ses sentiments et de sa vie. C’est ainsi qu’elle avait trouvé sa voie, sa volonté et sa force quotidienne, qui la portait désormais chaque jour. C’est ainsi qu’elle avait découvert son besoin vital de venir en aide aux autres, à ceux qui souffrent – en silence, en criant, en pleurant, en jurant-, ceux qui sont incompris, ceux qui sont rejetés. Elle s’était découverte elle-même, elle avait pu construire son portrait, en négatif de ce qu’elle était auparavant, en cherchant les points communs et les différences avec les autres, en s’assimilant, se différenciant au fur et à mesure qu’elle construisait l’histoire de leur vie. Elle s’était construite en lien avec les autres, comme nous tous, et s’était trouvée.

 

 

J’ai ici cherché à représenter le processus par lequel chaque être humain, en permanence, se construit différentes idées des personnes qu’il rencontre, sans les connaître, sans discussions. Et la manière dont cette vision change lorsque l’on apprend à connaître ces ‘autres’, ainsi que l’enrichissement personnel issu de la compilation des histoires -inventées et qui nous sont offertes- par les gens que nous rencontrons. Le dialogue permet de dissiper le brouillard créé par le visuel, et dissipe, par petits bouts, le voile d’ignorance. Ainsi, nous reconstruisons à chaque fois une nouvelle histoire, jusqu’à évoluer à une presque vérité, qui ne le sera jamais totalement.

Le processus d’abord d’un livre me semble identique, avec les premières promesses soit d’un titre ou d’un auteur recommandé, apprécié, d’une couverture colorée. Le premier dialogue, avec le texte, les personnages, l’auteur, nous est donné par le résumé, qui permet d’ébaucher une vague forme. Et puis, chaque ligne lue, chaque chapitre terminé nous en apprend un peu plus. Mais parfois, nous ratons des éléments entre les lignes, et tout se renverse. La fin ne sonne pas comme une fin, et les personnages, les lieux, que nous avons imaginés, construits, peaufinés, au cours de notre lecture ne nous quitte jamais totalement (bien sûr, avec des degrés et des ampleurs variables) ; ils deviennent conseillers, exemples, éléments auxquels se comparer, modèles, … Et chaque lecture nous enrichit, personnellement, tout en nous enseignant sur nous-mêmes.

 

La lecture d’Omar et Greg ; qui fut une leçon de vie brutale, une source d’enrichissement et de savoir ; m’a permis un dialogue, un apprentissage que je n’aurais pas eu autrement, car je n’aurai pas pu dialoguer, de manière aussi approfondie, avec des personnes (pourtant si intéressantes) comme ces deux hommes.

Ici, l’absence d’intervention de la part de l’auteur permet la complète expression des témoignages, mais donne également au lecteur une place incomparable. Paradoxalement, si l’absence d’intermédiaire permet un dialogue et une communion sans précédent entre ceux à qui on a donné la parole et ceux qui ont choisi de la recevoir, le texte permet un éloignement suffisant, une ouverture d’esprit, une médiation qu’une discussion n’alloue pas toujours.

Pour autant, le rôle de l’auteur, son implication, n’est pas diminuée par son absence. Sens porté non par sa parole mais par ses choix, forme de mise en commun de différents vécus, savoirs ; de triptyque dynamique entre ses différents pôles ; sens dans le tout et dans le nous. On n’y retrouve pas seulement la parole belle, lustrée, travaillée, logique. Il laisse une grande place aux contradictions, incohérences, illogismes connus et assumés de la vie. Chacun prend et reconnaît sa place dans le monde.

3 thoughts on “À la façon de François Beaune : Vertige”

  • Un texte très riche avec des esquisses rizhomatiques pour appréhender autrui et les bouleversements émotionnels que cela produit.
    Je retiens quelque chose d’assez dialectique: se connaître,c’est passer par autrui et en même temps, l’identité n’est jamais mienne.
    Peut-être épurer certains passages pour gagner en fluidité et en clarté.

  • Belle rédaction très personnelle, analyse permanente de faits ou situations sociétales qui donnent à réfléchir et peuvent favoriser les échanges.
    La condition humaine avec ses qualités, ses travers, ses anecdotes , ses tranches de vie…La construction individuelle au travers des rencontres, des sensations, des ressentis…FELICITATIONS et… »Un caractère est un réflexe que RIEN n’efface »…J’adore !

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