A la façon de Camille Ammoun: Occupation

Projet : Graines de critiques littéraires / AIR Lycées


par Louison Curinier Delorme

étudiante en CPGE au Lycée du Parc

 

Plus que deux pas et le métro. J’ai perdu l’habitude de flâner dans la ville depuis que le monde a décidé de s’enfermer à double tour dans la peur de l’épidémie. Plus que deux pas et le métro. Ça ne vaut pas le coup de toute façon de s’attarder dans des rues que leurs habitants ont désertées. Plus de bruit, plus de mouvement autre que les pas pressés de ceux qui se rendent au travail, les yeux gonflés de sommeil. Plus que deux pas et le métro. Je traverse dorénavant la ville sans la voir. Seul le manque de vie, cruelle béance, m’apparaît avec la violence d’un coup dans le frais matin de mars, sur les murs gris et vides. Plus que deux pas et …Tiens ! De la musique !

Je tourne à l’angle de l’opéra, grand bâtiment solennel d’où s’échappent pourtant les intrigantes notes de bossa nova. Soudain, ils apparaissent, au beau milieu de rien, des corps, qui dansent. Comme ça, ensemble, dans la rue. Une bulle de mouvement et de couleur qui n’explose pas malgré le rythme de la musique qui augmente. Et dans la bulle, une danseuse aux cheveux verts qui virevolte. Avec des gestes fluides elle s’allonge, saute, replie ou étire ses bras, ses jambes, ses mains, ses pieds en suivant la mélodie. La rue est à elle, la rue est pour elle et son ballet improvisé en jogging et baskets. Je suis fascinée. Un, deux, trois, quatre, un, deux, trois, quatre, le tempo est de plus en rapide, les corps presque en transe. Puis, cadence parfaite, fin du morceau, les danseurs s’en vont.

Seule reste la ballerine en vert et moi, le souffle court au milieu de la piste qui n’en est pas une. Elle me tend la main :

  • « Aliénor, occupante » se présente-t -elle sommairement.

Regard perplexe, elle tend le doigt. OPÉRA OCCUPÉ indique une banderole hissée au sommet du bâtiment. Puis, plus bas, sur le parvis, une inscription lui répond : NOUS SOMMES LA VIE D’UN MONDE MOURANT. Ces mots emplissent d’un coup ma vision. Pour la première fois depuis des mois les murs ne sont plus muets et l’espace s’est laissé apprivoisé. Aliénor prend un mégaphone et monte sur un tabouret posé à côté d’elle. Les danseurs reviennent l’entourer.

  • « Il est 8h30 du matin et cela fait deux semaines que l’opéra est occupé. Voici la liste de nos revendications… »

Tous reprennent en chœur ses déclarations s’attirant les sourires ou les regards noirs des passants avalés deux pas plus loin par la bouche de métro à laquelle j’ai échappé. Aliénor descend, d’autres occupants au visage barré de peinture noire la remplacent pour prendre la parole et déclamer tour à tour Rimbaud, Éluard, Aragon.

  • « Toujours là ? ».

Tu ris, Aliénor, de mon air étonné devant les drôles d’oiseaux colorés, étudiants en art, jongleurs, comédiens, musiciens et poètes, qui peuplent le strict et imposant opéra et forment une foule heureuse et portée par la fièvre de l’action politique. Tu m’entraînes sur les premières marches du parvis et lèves les yeux vers un bout de tissu flottant à la manière d’une voile. En lettres jaunes et bleues y apparaît le titre de la célèbre pièce de Beckett Oh les beaux jours ! Tu m’affirme alors avec force :

  • « Chaque personne à sa manière d’animer l’espace qui l’entoure pour s’exprimer à travers lui. Moi j’occupe par l’espoir en rêvant que l’égalité et la joie qui se sont installées dans ce petit coin de ville puisse s’étendre partout et revigorer l’âme de ce dédale de rues et de toits que l’on a délaissé. Les beaux jours viendront je le sais. »

A midi une vague de monde et de bruits inonde le parvis. Un atelier dessin s’improvise au milieu de cette cohue grâce à quelques étudiants des beaux-arts. Des fleurs, des nus, des flammes émergent sur de grandes fresques de papier. Les tubes de peinture ouverts exhalent une odeur forte sous le soleil. C’est l’odeur de la lutte qui vibre. Toi Aliénor tu esquisse de vagues formes d’immeubles et tu écris en dessous : ET NOUS FERONS DE CETTE VILLE NOTRE VILLE NATALE. C’est donc bien de cela qu’il s’agit finalement, de renaître par l’occupation et de faire renaître la ville avec soi, pareille à ce qu’elle était auparavant et pourtant radicalement nouvelle, tel un phœnix de verre et d’acier.

Je déambule jusqu’à la porte d’entrée du bâtiment et je suis en quelques heures spectatrice d’un cours de salsa, puis d’une manifestation des travailleur.se.s  du sexe contre la pénalisation de leur clientèle ou encore d’une conférence sur la désobéissance civile menée par un groupe de lutte écologiste. L’opéra est donc le point de concentration, le théâtre où se jouent toutes les luttes et s’unissent tous les cris. Des cris, des cris, encore des cris qui s’élèvent chaque fois plus fort et envahissent tout, la rue, la place, les immeubles, le ciel. Nous ne sommes plus qu’un long hurlement ininterrompu et indifférencié.

Je rentre dans l’opéra, le vacarme s’éloigne. Le hall est calme, impressionnant, rempli des productions artistiques des dernières semaines. Une bibliothèque participative y trône, où le Petit organon pour le théâtre de Brecht côtoie Le Capital de Marx, et s’érige en garante de l’accès de chacun à la culture. Des affiches, écrites à l’inclusif comme presque tout dans cet endroit, proposent à 10 occupants par nuit de rester dormir dans le bâtiment. Il reste une place, je m’inscris.

Une assemblée générale se tient à la tombée du jour dans le hall alors que le parvis se vide. Aspect politique ou artistique des actions, gestion du planning d’activités culturelles, point sur la qualité du rapport avec les autorités et la direction de l’opéra, tout est discuté est passé en revue. La parole est à tous, de manière égale. Pas de chef de mouvement ou de meneurs, l’horizontalité de l’assemblée est à l’image d’un mouvement qui articule autant d’individualités différentes autour d’idéaux communs d’intégration, d’expression de soi, d’égalité entre tous. Cette communauté nouvelle c’est la grande victoire de l’occupation d’où nous tirons notre fierté.

Il fait nuit lorsque nous nous enfonçons dans le sous-sol de l’opéra où s’est aménagé un lieu de vie et une cuisine. Les débats politiques font rage autour du grand bar où tout le monde s’est rassemblé, bien que beaucoup soient du même bord. Ils sont cependant essentiels puisque c’est dans ces racines enfouies de la lutte qu’émergent les idées porteuses de nouveaux rêves, dans la rue, tous les matins. Ces mêmes rêves criés ou peints qui éclaboussent les colonnes de l’opéra, dehors.

Les lumières s’éteignent, fin de la représentation, seuls restent les oiseaux de nuit qui ont leur nid dans l’opéra. Nous pénétrons jusqu’au cœur de l’occupation, un petit amphithéâtre des niveaux inférieurs. Là, disposés en cercle dans les gradins nous fermons les yeux, confiants. Nous sommes l’espoir. Les beaux jours sont déjà là et la ville s’éveille, portée par la fleur d’humanité qui éclot lentement dans cette fraction de cité.

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