A la façon de Camille Ammoun : L’âme de cette ville

Projet : Graines de critiques littéraires / AIR Lycées


par Marine,

étudiante en CPGE au Lycée du Parc

 

La ville est entourée de mur, elle est habitée par des êtres, elle est vivante, aimante, idolâtrée, enivrée et enivrante, singulière, elle donne d’elle-même, elle reçoit mais elle prend, elle assassine de ses promesses, de ses élans, de ses fausses joies. La ville promet une excursion, une aventure, une découverte et un renouveau mais elle n’est pas seulement cela. Elle n’est pas que faite d’aventure, d’exploration et de moment de découverte, elle est aussi quotidienne et habituelle. La ville est peuplée. L’âme d’une ville vient avec son histoire, avec ses composantes, ses envies, ses désirs. Elle est innovante, charmante mais redondante, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre mais la ville vit. La recherche de l’âme d’une ville est une aventure, une exploration, une découverte. Lyon, cette ville que je connais si peu, ce quartier que je connais pourtant si bien. De quoi es-tu faite ? Qui t’anime et te fait vivre ?

Dans cette laverie du 6e arrondissement de Lyon, il y a les machines qui tournent, les lave-linges qui ventilent, et cette immense fenêtre où on voit ceux qui marchent, ceux qui courent et ceux qui flânent. Assise sur ce siège inconfortable à imaginer la vie des gens qui passent, un roman s’ouvre sous mes yeux.

Il y a cette femme dans cette ville non loin des 25 ans qui marche, elle prend pleinement possession de la rue, elle sait la ville, elle la connaît, elle ne vit pas pour la ville mais à travers elle. Cette femme a les cheveux courts noirs d’un noir aussi vif que son pas, elle a la peau blanche, une main sur son sac et l’autre qui tient son téléphone portable, elle s’accroche à ce matériel tout comme elle ancre ses pieds dans le sol pour avancer. On aimerait savoir où elle va, pour son âge et sa posture elle rentre peut-être chez elle, elle a un rendez-vous, elle va travailler…on ne sait guère. On pourrait imaginer sa vie à travers cette ville. Elle passe devant cette laverie sans y jeter un regard, et elle marche elle s’arrêtera peut-être deux rues plus loin pour rencontrer une femme qui lui demandera où se situe le Parc de la Tête d’Or, et elle lui dira qu’il faut qu’elle change de direction et marche tout droit sur quatre ou cinq rues. Puis elle reprendra sa marche, s’arrêtera devant son immeuble cherchera ses clés au fond de son sac, qui sont perdues entre des tickets de caisse, ce livre qui traîne depuis des semaines et qu’elle n’a jamais le temps de finir et ses écouteurs, et elle disparaîtra dans cette cage d’escalier faite de marbre qui laisse voir à quel point l’immeuble est grand et haut.

Il y a ceux qui prennent le temps, qui marche rêveur en regardant le ciel, qui regardent les murs, ceux qui les encadrent et les structurent, ce qui leur parlent, qui ont un sens pour eux, qui signifient. Des murs qui rassurent, qui donnent une direction, qui témoignent d’un passé et d’une histoire de la ville. Ils apprennent chaque détail, ils sauront refaire un tableau de cette ville, ce balcon avec ses fleurs, ces jasmins à la fenêtre dont les branches pendent sur quelques centimètres, cette musique enivrante sûrement qui date des années 1980, ces éclats de voix : une dispute, des rires, des débats ? Ils sauront tout replacer car ils connaissent et vivent leur ville. Ils peuvent s’y balader en rêvant, en s’imaginant de prendre le temps d’avoir le temps. Ils la connaissent, l’entendent et l’écoutent. Ils sont des hommes, des femmes d’âge mûr, des étudiants après une dure journée, des individus qui se rencontrent pour la première fois, qui échangent des banalités aussi bien que des mots forts et profonds, et ceux qui refont le monde en marchant.

Des souvenirs sont dans cette ville, la ville qui n’est pas universelle ni générale. Cette ville est si banale mais pourtant si singulière. Ce restaurant italien au coin de la rue, le feu rouge qui mène à ce lycée, la devanture en couleur noire et or de cet immense parc, ces murs abîmés ou rénovés, ces commerces, cette librairie dans laquelle on se laisse submerger par ses désirs de lectures, les habitués et ceux qui la découvrent, cette frontière entre cet arrondissement et la banlieue qui nous montre deux mondes opposés, si différents mais si proches. Cette dualité remarquable nous laisserait penser que ceux qui vivent de l’autre côté ne vivent pas de la même façon dans cette ville. Mais finalement ils doivent sûrement courir, rêver, fuir, s’y attacher, revenir et repartir comme les autres.

Il y a ceux qui courent partout, qui se laissent enivrer, qui n’ont jamais le temps de le prendre, ils font vivre cette ville à des kilomètres, ils aiment cette ville pour sa rapidité, pour son efficacité, pour son devoir être, pour ce qu’elle est : rapide, efficace et un moyen. Elle sait ce qu’elle est : une trame de métro, un lycée, un boulot, une épicerie, un footing dans un parc. Elle n’est pour ces avocats, ces étudiants, ces parents pressés, ces collégiens en retard… rien de plus. Mais elle a ce petit truc, ce quelque chose qui, pour ceux qui courent, nous fera dire qu’ils restent.

Ceux qui sauraient la redessiner les yeux fermés et ceux qui la voient tous les jours et qui ne savent pas qui elle est. Il y a ceux qui s’aiment, qui s’aimaient et qui s’aimeront, ceux qui se tiennent la main, ceux qui s’embrassent, ceux qui se regardent de loin et ceux qui sont sur un banc à s’observer. Ceux qui ont peur, peur de le ou la croiser, peur de la mauvaise rencontre, peur de se décaler à droite quand il faut se décaler à gauche.

Il y a les innocents, maquillés de bleu et de vert du haut de leurs petites tailles, ils courent, ils égayent, ils chantent, ils crient, ils rafraîchissent cette ville car tout est possible, tout est réalisable, la limite n’a de sens, la limite n’est rien, le croisement de rue serait la plus grande limite. Ces enfants qui nous donnent de l’espoir, des parents qui leur courent après pour pas qu’ils ne s’échappent. D’où viennent-ils ses enfants ? Ils doivent avoir 4 ou 5 ans, l’un est déguisé en papillon et l’autre en tigre. Ils sautent de partout, sont si excités. La ville les fait vivre. Ils sortent sûrement d’un goûter d’anniversaire à l’issue duquel leur père est venu les chercher. Ils sont encore euphoriques de cet après-midi festif. Ils vont rentrer chez eux, raconter peut-être pour la 5e ou 6e fois ce goûter d’anniversaire, leur mère ou leur père rentrera plus tard car il y avait du monde au supermarché et ils raconteront à nouveau cet anniversaire sans jamais s’en lasser. Une fois couchés les parents sortiront le soir se promener dans les rues de cette ville qui est maintenant sombre mais qui ne cesse d’exister.

Peu sont les rêveurs dans cette ville, la plupart courent, surplombent la ville sans la regarder. L’âme d’une ville tient à ceux qui l’habitent, à ceux qui la peuplent et à ceux qui y marchent. Elle est cette femme de 25 ans, ce professeur qui court d’un bout à l’autre car il a oublié des copies, ces enfants qui la voient comme une aire de jeux, ces personnes âgées qui profitent, ces étudiants qui se rencontrent… son âme est plurielle, elle est autant qu’il y a d’êtres.

 

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