A la façon de Camille Ammoun : La pièce est jouée

Projet : Graines de critiques littéraires / AIR Lycées


par Maëlle Bouvret,

étudiante en CPGE Lycée du Parc

 

« La pièce est jouée. Elle aura duré un siècle. Rideau. »

Camille Ammoun, Octobre Liban

 

LE TENANCIER 50 ans, mal rasé, t-shirt blanc taché de graisse

LE JEUNE HOMME 25 ans, cheveux hirsutes, lunettes de soleil

 

Un bar délabré de la rue Émir Bachir. Les vitres sont brisées, l’intérieur est insalubre. Le carrelage, les tables et le comptoir en bois sont ternis par la saleté. Un homme joue aux cartes, sur une table tout seul au fond. Le tenancier essuie ses verres avec un chiffon usé. On entend le brouhaha de la manifestation. Celle-ci se manifeste par des volutes de poussière qui pénètrent à l’intérieur. Entre le jeune homme.

 

LE TENANCIER – Nous ne sommes plus ouverts.

 

LE JEUNE HOMME – J’aimerais me rafraîchir. Pourriez vous me servir une grenadine ? M’apporter une chaise ?

 

LE TENANCIER – Jeune homme, nous ne servons plus personne. Veuillez sortir d’ici.

 

LE JEUNE HOMME – Pourtant, vous avez bien accueilli le monsieur, là bas.

 

L’autre au fond se retourne et le regarde d’un œil fou, avant de se replonger dans son jeu de cartes.

 

LE TENANCIER – C’est encore une autre histoire. Mêlez vous de vos affaires.

 

LE JEUNE HOMME – Soit. Il s’assoit sur une table, à défaut d’avoir une chaise à disposition.  Si vous saviez comme c’est épuisant, une manifestation. Le souffle court, la bouche pâteuse et les tempes brûlantes, on s’oublie complètement. L’air est saturé par la sueur, nos plaintes et nos pas, si lourds qu’ils font danser la poussière. Il lève la tête. Voyez, elle vole jusqu’ici…

 

Le tenancier le fixe de ses yeux bovins et fatigués, sans s’interrompre.

 

LE JEUNE HOMME – Comme il doit-être beau, ce mois d’octobre vu d’en haut. Toute une population s’élève et réunit ses forces pour combattre le fléau de la corruption. Chacun sent qu’il se bat pour une cause plus vaste que la sienne. Chacun est ivre du courage qui l’envahit. Chacun s’élance dans les rues, avant même de s’en rendre compte, pour rejoindre la danse. « Ce n’est pas un mouvement, c’est une révolution » : peut-être que la différence entre les deux, c’est la transe. Il chuchote. La même transe que celle des soldats dans les tranchées.

 

Il s’arrête. Au fond, on entend les cartes s’abattre sur la table. La colère du tenancier mouille son t-shirt taché, forme des perles de sueur sur son front.

 

LE JEUNE HOMME – Alors, monsieur le tenancier : oseriez vous ne pas servir de grenadine à un brave soldat ?

 

LE TENANCIER – Vous aimez faire le con, à ce que je vois. Ça vous plaît de voir de la danse là où les vies se brisent : vous me voyez danser, vous ? Et mon frère traumatisé par les matraques là-bas, croyez-vous qu’il plane ? Ne me parlez pas de la guerre. Ne faites pas de la poésie sur le dos de la misère. Vous n’êtes qu’un bourgeois, un fils-à-papa qui contemple de loin et qui n’entend rien à ce qui se passe dans ce pays. Cette corruption dont vous parlez, qui me dit que vous n’en sniffez pas tous les soirs ?

 

Silence. Le jeune homme s’allume une cigarette, dont la fumée se reflète dans une atmosphère jaune pâle et poussiéreuse.

 

LE TENANCIER – Il est interdit de fumer à l’intérieur.

 

LE JEUNE HOMMEContemplant les vitres brisées. Mais les fenêtres sont grandes ouvertes.

 

LE TENANCIER – Mon lieu de travail est en faillite, et voilà que vous venez faire le paon, comme si vous aviez tout compris. Vous avez l’impression d’avoir pris du recul. Mais en réalité, à force de regarder d’en haut, on finit comme vous : un rigolo, un oisif qui pige que dalle. Mon vieux, vous êtes complètement hors sol.

 

LE JEUNE HOMME – C’est vous. Vous n’êtes peut-être pas assez viril pour comprendre.

 

Le tenancier se dresse comme un félin.

 

LE JEUNE HOMME – Regardez, regardez bien comme vous êtes lâche et défaitiste. Première chose : comment pourriez-vous savoir si je vis à Tabaris ou à Khandak El Ghamik ? La seconde : à force de laisser le système vous engloutir, vous finirez par couler avec votre bar. Vous êtes obsédé par votre pauvre condition. Vous souffrez, et je l’entends. Vous souffrez d’un système bancal et intoxiqué par la corruption. Vous souffrez comme ceux qu’on entend crier d’ici. Je n’ai jamais remis cela en question. Mais contrairement à vous, qui restez tapi au fond de votre taverne sale, ils ont compris qu’ils seraient plus forts en pleurant ensemble. En pleurant en chœur, au nom d’une douleur qui les réunit et dépasse chacun d’entre eux. Cette virilité dont je vous parlais, elle consiste à s’abandonner en vertu de quelque chose de grand. Vous en êtes capable.

 

LE TENANCIER – Arrête gamin.

 

LE JEUNE HOMME – J’ai beau mourir de soif, mais la vérité c’est que je crevais d’envie de venir vous provoquer quand je vous ai aperçu là-bas, par le prisme des vitres brisées. Je brûlais de vous arracher ce chiffon des mains pour mieux les saisir, pour mieux vous emmener danser avec moi. Pour inclure un nouveau soldat à notre combat. Pour inclure une nouvelle particule à notre valse de poussière. Je voulais lever votre tête, d’un doigt sous le menton, pour vous détourner de votre malheur. Pour vous montrer qu’il y a de l’espoir, à condition de se réunir avec Beyrouth. La révolution est une fête, monsieur. Mettez vous ça dans la tête.

 

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