A la façon de Camille Ammoun : 04.08.2020 x Graines de critiques

Projet : Graines de critiques littéraires / AIR Lycées


par Yasmine,

étudiante en CPGE au Lycée du Parc

 

Et puis l’air s’est déchiré. Hurlement de vitre. Collision avec les flammes. Un flash blanc, douloureux, immense. J’ai été aspirée. Je suis tombée. J’ai fermé les yeux. J’ai caché mon visage à pleines mains pour qu’il ne soit pas lacéré. Ma tête tournait, je tremblais. Ni la peur, ni la surprise, ni la rage, ni la haine de rien. Juste le choc terrible, répété, le fracas immense, la violence brute, pure, le feu, la fumée, les sirènes réveillées, les klaxons de voitures folles, les hurlements de la rue, l’explosion. J’étais transie de peur. Je respirais bouche ouverte, un tambour dans le ventre. This is it, j’allais mourir. Je n’ai pas voulu ouvrir les yeux. Juste le choc terrible, répété. Me cacher dans un couloir. Attendre. Attendre encore. Chercher. À droite. À gauche. Je me suis relevée. Je tournais en rond, je reculais, je marchais sans jamais aller nulle part, seulement parce que je me sentais futile. J’étais perdue. J’ai essayé de me ressaisir. Chaos, éclat, mains pleines de verres, pensées sombres, pensées confuses. J’ai tressailli. Je suis tombée. J’ai repris mes sens. Trouver mon frère ma sœur ma mère mon père. Trouver un rôle. J’ai eu honte. Vitres brisées, vitres éparpillées, vitres sur la table, vitres lacèrent le pied de mon frère. Les murs étaient lézardés, murs sur lesquels ma mère a travaillé si longtemps pour en faire un lieu de confort, d’amour et de sécurité pour ses enfants. Les livres étaient déchirés, les bibliothèques à terre, les rideaux déchiquetés. Je ne comprenais pas. Je trouve mon frère, touché au genou, le sang qui coule sur sa jambe. Il avait l’air si faible et sans défense. J’étais furieuse. J’étais entièrement vide, rongée par la haine et par l’amertume. J’étais en colère contre le monde entier. Je comprends automatiquement que je suis une survivante. Je n’ai pas touché à la mort. J’ai été l’un de ces naufragés qui faisait n’importe quoi pour avancer, j’ai cherché à guérir dans le regard des autres, j’ai voulu me noyer dans la douleur. Je ne suis pas sévèrement blessée. J’ai eu honte. J’ai retrouvé ma mère. Peur et cris pitoyables. Ma sœur n’était pas là. J’ai essayé de téléphoner à mes grands-parents. Je dois savoir s’ils sont toujours vivants. Savoir si ma sœur est toujours en vie. Mais il n’y avait aucun signal. La connexion impossible. Je suis exténuée. J’étais devenue spectateur inutile. Je me suis retrouvée en trop. Je devais agir, mais je ne pouvais pas bouger. Je réconfortais ma mère, avec le peu d’espoir qui me restait. Mais je ne le croyais pas. J’imaginais le pire. Juste le choc terrible, répété. J’essaye encore. La ligne n’accroche pas. Je ne comprenais rien. Personne ne comprenait ce qui venait de se passer. Mon frère m’interpelle, les pièces de verres encore sur sa jambe. Je dois l’aider. Appliquer la pression. Désinfecter. Enlever l’éclat de verre. Envelopper. Je le faisais machinalement, presque naturellement. Sa peau se déchirait. Il criait. Je le rassure. Je retrouve mon téléphone. Je réessaye. La ligne accroche, ma grand-mère au téléphone. Ils vont bien. Bien, peut-être pas, mais vivants. Ils sont vivants. Le téléphone sonne à nouveau. C’est mon amie. Son frère a été touché. Elle essayait de me dire quelque chose. Mais je n’entendais plus rien. Le signal se brouille, les mots ne sonnent plus. Je l’ai perdu. Je téléphone de nouveau. Aucun signe de vie. Je ne comprenais pas. Je suis sortie sur le balcon. Trébuchée sur les pièces de verres. La douleur et moi ne faisons qu’un. J’espérais trouver un signal. Mais tous mes efforts sont vains. Maintenant, j’étais dehors. Je n’étais pas prête à voir ce désordre guerrier. Le cri des hommes, le sang versé, les tombes anticipées, les larmes qui inondent la ville, les maisons détruites, les hordes apeurées. Arbres calcinés, terres ravagées, dégât des secousses, récoltes détruites. Sur la route, des corps. Corps complètement hantés, corps paralysés par la peur, corps démembrés, corps étrangers, carnage affreux, membres encore palpitants, femmes éventrées. Des gens blessés qui gisaient par terre. Des bâtiments soufflés. Des pans entiers de murs sont tombés. Partout sur les trottoirs, dans les décombres, des blessés. Sur le bord de la route, des voitures écrasées, des bras lacérés par des bris de verres. J’aurais voulu crier. Pourtant, j’en étais incapable. Les mots ne me venaient pas, ils restaient bloqués, coincés dans ma gorge, entre les quatre murs de mon esprit blessé. Le Liban est maintenant laissé à lui-même. Je regarde ma ville. Ville où j’ai vécu toute mon enfance. Ville qui enveloppe tous mes souvenirs. Et je ne peux m’empêcher de penser : Di3anik ya Beyrouth. Beyrouth nabdatou kalbi (battements de mon cœur). Beyrouth reine des mondes. Beyrouth rues et couleurs dispersées. Beyrouth le son de la joie. Beyrouth le berceau de tous. Beyrouth eau pour les assoiffés. Beyrouth maison des artistes. Beyrouth résiliente. Beyrouth trahie. Beyrouth accablée. Beyrouth chaos. Beyrouth morte. La déflagration a touché un pays déjà à genoux. Di3anik ya Beyrouth (je regrette ta perte), répétait ma mère sans cesse. J’entendais toujours les voitures s’accéléraient sur la route. Les cris des voisins. Les pleurs de ma mère. Je ne savais quoi faire. Je me trouvais sans abri. Ma maison entièrement détruite. Les portes arrachées. Aucune protection. Plus de sécurité. L’air rempli de gaz néfastes. Porter des masques à l’intérieur. Nous devons nous sauver. Rester sur place est devenu invivable. J’ai essayé d’atteindre ma chambre. Chercher le peu de vêtement auquel j’ai encore accès. Ranger en un instant. Je ne supportais plus cette vue. J’ai voulu m’enfuir. Juste un choc terrible, répété. Il a frôlé mon cœur de trop près et j’ai eu peur. J’ai fui. Je ne voulais pas qu’il finisse par me hanter. J’ai fui pour trouver refuge en dehors de ma ville. On s’était tous réunis à la campagne, loin du chaos. Mais je ne pouvais arrêter de visualiser les routes de Beyrouth. It was so blurry. So unexplainable. Immeubles écroulés, vitres cassées, canapés déchirés, voitures broyées, empilés dans un inextricable chaos. Je me suis trouvée bousculer par les vivants, les mourants, les morts. J’ai vu des infirmiers qui s’occupaient des blessés. Des étrangers qui s’affolaient pour trouver leurs familles sous les fondations écroulées. Hurlements et sanglots se mélangeaient pour créer une cacophonie. Cacophonie inoubliable, ancrée dans ma mémoire. I found myself in zemblanity. Jamais je n’ai pensé voir mon pays dans un tel état. Je ne comprenais pas. À ma droite, une petite fille. Environ 6 ans. Seule. Horrifiée. J’ai voulu prendre l’enfant. La porter. La protéger. La montrer au monde entier. J’étais écœurée. Quelques rues plus loin, un jeune homme, ventre gonflé, visage grillé, plaie béante à la jambe. Spectacle brûlant, fiévreux et désespéré, d’une violence inouïe. Partout, des morts, des blessés, des survivants. La plupart avait les vêtements déchirés, les pieds nus. Je pouvais voir qu’ils n’étaient pas prêts. Personne ne l’était. Leurs yeux étaient sombres, mouillés. Les miens étaient secs. J’étais sec. Mes larmes étaient bloquées, coincées dans mon cœur. J’aurais voulu les aider. Être de cette compassion ou de cette douleur. J’ai eu honte. Honte d’être encore en vie. Honte de fuir. Honte de pouvoir voir ma famille un jour encore. De vivre normalement. Un jour. Peut-être. J’ai voulu crier. Pleurer. Mais rien ne sortait. J’étais vide mais pleine de douleur. Et je ne savais pas comment y remédier. Je suis arrivée. J’ai trouvé ma sœur. Elle tremblait. Je l’ai pris dans mes bras. Ha yemshe el hal (Ça va aller). Je lui dis. Ha yemshe el hal. Je répète. Je répète, mais je n’y crois pas. Je veux y croire. Donc je répète. Encore et encore. Je répète d’un ton psalmodique. Mais je ne comprenais pas. J’ai vu ma grand-mère. Son visage. Ses yeux. Son regard. Je n’arrivais pas à déchiffrer ses émotions. Suddenly, it hit me. Elle a vécu la guerre. Je commence à traduire sa réaction. C’était il y a quarante-six ans, mais c’est comme si c’était hier. Une guerre qui commence, que nos parents ne nous expliquent pas, ce n’était pas la mode, à l’époque, d’expliquer aux enfants. Et d’ailleurs, est-ce que nos parents comprenaient vraiment ce qui se passait ? J’ai compris que c’était la même horreur, les mêmes nuits interminables, les mêmes valises qu’on a préparées pour rejoindre le village lointain. Je comprends mieux pourquoi se cacher dans le couloir est devenu un reflex. Pourquoi courir sur les escaliers, dans les rues, n’était pas si choquant. J’ai compris les cris de mes voisins. Ils croyaient que la guerre était de retour. Que tout recommence de nouveau. Quarante-six ans plus tard. I don’t blame them. Après tout, très peu a changé. Ils n’ont pas eu le temps de parler de la guerre. Non pas pour raviver les blessures, mais pour les panser et aller de l’avant. Aujourd’hui, la guerre est terminée. Mais ils ont tous le sentiment qu’elle est présente partout. Elle hante leurs pensées les plus inconscientes. Elle a laissé ses traces dans les rues, mais surtout dans les esprits. Les affres de cette guerre, toutes reproduites en deux secondes. Même pas le temps d’un souffle. Des années et des années de reconstruction réduites en miettes. J’écoutais ma grand-mère nous raconter la guerre pour la première fois. J’ai cru la voir défiler dans ses souvenirs pour décrire précisément les lieux, les déplacements, la violence, les morts. Toujours les morts. Ils n’ont pas pu cicatriser. Ça se voyait, dans leurs yeux, quand le souvenir les heurtait. Leur visage pâle, bouleversé. C’est ça, la guerre. Sauf que ce n’était pas une guerre, mais un ouragan. Un ouragan d’émotion, de violence, de brouhaha. Je devais me coucher. Il était tard. Jamais, de ma vie entière, je ne me suis sentie aussi dépeuplée. Tête haute, bouche ouverte, je peinais à retrouver mon souffle. Je suffoquais. Je guettais les fenêtres. J’avais peur. Je ne pouvais pas dormir. Je ne peux pas dormir en sachant que d’autres cherchent toujours leurs familles. Je ne peux pas dormir avec les cris et les pleurs qui retentissent dans ma tête. Je ne peux pas dormir tout bêtement. Les images flottaient dans ma tête sans arrêt. Le jour se levait. Je suis épuisée. Je ressens le besoin de m’assurer que toute ma famille va bien, qu’ils sont encore vivants. Nous devons redescendre à Beyrouth. Revenir à la maison. Nettoyer le sol. Retirer les éclats de verre. Sauver ce qui est encore utilisable. Jeter le reste. Je suis descendue dans la rue. Certains sont toujours portés disparus. Les gens s’entraident. Je suis entrée dans un bâtiment à Gemmayze. Tout était saccagé. Pas de porte. Trois murs seulement. J’avançais pas à pas dans le verre brisé. Le décor était présent. Mais aucun signe de vie. J’ai voulu aider, aider hâtivement, aider naturellement, alléger les douleurs. Je me sentais si impuissante, si faible, si vulnérable. Je suis retournée chez moi. Ils avaient enlevé les morceaux de verre pour dégager les lits. Mais je ne pouvais plus rester chez moi. Dans ma maison, j’ai peur. J’ai peur de dormir en détournant la tête de la fenêtre, de peur qu’elle n’explose et que les éclats de verre ne coupent mon cou exposé. J’ai peur de m’asseoir sur mon balcon autrefois si paisible et de prendre un café comme j’en avais l’habitude. Que ferais-je si la balustrade sortait de ses gonds et me lacérait les jambes en lambeaux ? J’ai peur de porter une tasse à mes lèvres, elle pourrait éclater et m’arracher les yeux. J’ai peur de me trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Dans ma maison, j’ai peur. Dans ma maison, je ne sais quoi faire pour être normal. Normal ? Est-ce encore possible ? Je n’étais même pas sûre de savoir ce que c’était. It was so blurry, so unexplainable. Je ne voulais plus rester. Je voulais m’enfuir. Je ne sais où. Mais m’enfuir. Ça me fait mal de vouloir quitter. Quitter la ville qui a effleuré mon cœur. Je ne serais plus jamais la même puisqu’une partie d’elle existera toujours en moi. Quitter la ville qui a empreint des souvenirs qui ne demandent pas la mémoire, que je porte en moi comme un parfum qui me colle sur la peau. J’ai été lâche. J’ai eu peur. J’ai fui. J’ai fui la ville qui m’a permis de grandir. Mais la peur a vaincu. Et je suis partie. Je suis partie parce que tout était devenu inerte ici, la ville avait perdu de ses couleurs et le ciel aussi. Je me baladais dans des rues où erraient les souvenirs de mes pires sentiments et ça me brisait. Je suis partie parce que dans ces quartiers, le pire de moi ressortait. Je valsais dans des méandres qui me rappelait tout et ça me dévorait. Alors je suis partie, en espérant que le ciel, quelque part dans ce monde, aurait de différentes couleurs. En espérant que le sol n’aurait pas la même sensation que celui sur lequel des corps se vidaient de leur souffle. Je suis partie loin en espérant que ce qui me restait d’elle demeurerait dans un cœur troué. Je suis partie parce que l’énergie que bordaient ces murs était néfaste, que je ne voyais plus que la tristesse dans les visages. Je suis partie parce que j’avais besoin de quelque chose de nouveau. Je suis partie en espérant qu’un jour je me retrouverais ailleurs, en espérant que je rentrerais à la maison et que j’y trouverais quand même le bonheur. Beyrouth became my hiraeth – a homesickness for a home to which I cannot return ; the nostalgia, the yearning, the grief for the place I lost. Maintenant, je suis ailleurs. J’ai quitté ma ville. J’ai toujours cru que j’y grandirai, près de ma famille et de mes amis. J’ai commencé une nouvelle vie. Une vie loin de tout ce chaos. Maintenant, je la laisse partir. Je lâche prise. Je l’aime, mais je lui dis au revoir. Car aimer, c’est aussi laisser partir. Mais avant, j’ai voulu lui écrire. Lui écrire, pour avoir ne serait-ce qu’un semblant de vie, histoire de ne pas tomber dans l’oubli. Écrire pour me rappeler, pour ranger le désordre dans ma tête. Écrire pour pardonner l’absence. Parce que ça me terrifiait de devoir passer à côté de la plus belle histoire qui me soit arrivée de raconter, de devoir tourner la page et brûler le livre pour cesser de le relire. Je ne voulais pas oublier. J’avais besoin de le dire, de l’écrire, pour immortaliser. Immortaliser mes émotions, mes souvenirs. Je me suis assise, le stylo à la main, et j’ai commencé à écrire. J’ai écrit au Liban. J’ai écrit à Beyrouth. Et les mots me sont venus naturellement, même inconsciemment. Je lui ai écrit une lettre, parce qu’elle me manquait. Je voulais lui dire que je reviens, pour la rassurer. Mais aussi, la supplier de m’attendre. Parce que je reviendrais. Un jour. Peut-être. Mais, pour l’instant, je préfère lui dire je t’aime.

 

« احبك، احبك، احبك حتى الانتشاء، حتى العبادة، حتى الفناء »

« Je t’aime, je t’aime, je t’aime jusqu’à l’exaltation, jusqu’à l’adoration, jusqu’à l’annihilation »

 

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