Ce texte est article du thème Les lieux de la religion

Entre côtoiement indifférent et proximité hostile, la diversité des lieux des religions dans la ville rend visibles les difficultés des sociétés multiculturelles. Une cohabitation pacifique est encore possible. Mais à quel prix ?

A l’heure où une très large majorité des Français perçoit la différence religieuse comme une menace et souhaite la discrétion des affirmations confessionnelles, la paix n’est-elle possible que par une croisade contre la visibilité des signes religieux ? Faut-il que périssent les cultes pour qu’émerge un vivre ensemble dans une culture commune ?

Cohabitation ou juxtaposition ? L’ancienne Eglise de Balmont (Lyon 9e) abrite actuellement le CinéDuchère.

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L’exemple du quartier lyonnais de la Duchère soulève deux séries de remarques.

D’une part, il interroge la visibilité des lieux de culte – et plus généralement de la présence des religions – dans la cité : au delà de ce qui relève de la simple légalité, que peut-on tolérer ? Quelles sont les marges de ce qui est considéré comme « acceptable » dans notre société actuelle ?

D’autre part, l’évolution de l’affectation des églises duchéroises conduit à s’intéresser à la frontière difficile à tracer entre lieux de culte et lieux de culture : l’intrication du culturel et du cultuel pourrait peut-être rétablir un équilibre au sein de l’espace public et contribuer à lutter contre le climat de tensions intercommunautaires qui règne dans certains territoires.

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Tous les lieux de présence de la religion ne sont toutefois pas des lieux de cultes. L’existence de lieux non cultuels permet en partie d’échapper à une logique de ségrégation communautaire : si chaque lieu de culte est exclusivement dévolu à la pratique d’une seule religion (comme c’est le cas dans un quartier relativement jeune comme celui de la Duchère, contrairement à ce qu’on peut constater dans des territoires urbains au passé plus ancien), les espaces culturels qui les jouxtent sont à l’inverse des lieux de dialogue interreligieux.

Du cultuel au culturel

La situation interreligieuse complexe d’un quartier comme celui de la Duchère ne doit cependant pas cacher la réalité sociologique de la baisse générale des pratiques religieuses. La sécularisation de la société française a entraîné un recul très net de l’usage proprement cultuel des bâtiments religieux dans nos villes. Certains, devenus des charges financièrement trop lourdes à supporter pour les communautés, ont été vendus ou reconvertis en bâtiments publics.

Toutefois, l’érosion du nombre de fidèles ne va pas de pair avec un désintérêt pour l’architecture religieuse ou le patrimoine constitué par les lieux de culte sur le territoire urbain. Ainsi, plus d’une fois on a vu les habitants se mobiliser pour tenter de sauver une église de la destruction ou pour protester contre son changement d’affectation.

Les lieux de culte, largement désaffectés, seraient-ils des symboles d’appartenance partiellement indépendants de toute profession de foi religieuse, des signes inscrivant dans l’espace urbain l’identité d’un quartier et de sa population plus encore que celle de la communauté de croyants qui s’y rassemble ?

L’intérêt patrimonial pour les lieux de culte semble en effet perdurer : on les visite, on s’y repère, ils font partie de l’histoire commune. Que serait le paysage lyonnais sans le sanctuaire de Fourvière ?

Coucher de soleil sur la basilique de Fourvière

Lyonese skyline : coucher de soleil sur la basilique de Fourvière

Au fond, le temps a une vertu : l’inscription des bâtiments à vocation religieuse dans l’espace urbain apaise les conflits en les faisant passer du culte à culture, et de l’usage singulier par une communauté à l’appartenance au patrimoine de tous.

« Voilez ces signes religieux que je ne saurais voir… »

Pourtant, cet écart entre un patrimoine architectural et artistique dont personne ne remet sérieusement en cause la visibilité, d’un côté, et, de l’autre, les crispations et les controverses régulièrement suscitées par la construction de nouveaux édifices considérés comme trop voyants (qu’ils soient catholiques, orthodoxes ou musulmans), doit nous interroger.

Serions-nous, de nos jours, capables d’accueillir favorablement l’émergence d’un style architectural incarnant la cohabitation pacifique entre traditions religieuses et culturelles (comme l’a été l’architecture mudéjar en Espagne du XIIe au XVIe siècles) ? 

Lire : L'architecture mudéjar : quand la Chrétienté rencontre l'Islam

Ou bien nos marges de tolérance sont-elles trop étroites pour accepter tout signe de présence religieuse un peu trop ostentatoire à notre goût ? Faudrait-il fixer les dimensions « acceptables » des édifices religieux comme on tenta il n’y a pas si longtemps de définir la longueur rendant « tolérable » le port du voile ou du foulard ? Il n’est pas certain que nous sachions échapper au piège des mots et des normes.

L’enjeu est pourtant de taille : le risque est que l’obsession de la visibilité religieuse, qu’on s’en réjouisse ou qu’on la combatte, laisse le communautarisme coloniser nos villes. En se concentrant sur ce qui sépare et non sur ce qui unit, ne prend-on pas en effet le risque de renforcer les clivages entre des communautés qui, au nom de leurs différences, fortifieront leurs territoires pour en faire, non pas des lieux communs, mais des lieux communautaires ?

Nous devons nous unir pour lutter contre le fatalisme qui déclare que des hommes différents ne peuvent pas s’entendre. Réaffirmons donc nos valeurs communes : seule la culture de la fraternité et de la tolérance républicaines saura nous aider à faire cohabiter sereinement les cultes dans l’espace de nos villes.

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