Ce texte est article du thème La formation des jeunes et la démocratie en Afrique

Rencontre avec Mamadou Diouf, animé par Renaud Payre, enseignant-chercheur et Directeur adjoint de Sciences Po Lyon / Laboratoire Triangle.

Dans le cadre de la journée « Après la démocratie ». En partenariat avec Sciences Po Lyon, Triangle et La Maleta de Portbou. En collaboration avec le Centre de Culture Contemporaine de Barcelone (CCCB).

Mamadou Diouf, historien, spécialiste de la colonisation africaine et des sociétés subsahariennes est né au Sénégal. Après un diplôme d’histoire à la Sorbonne, il enseigne à Dakar, puis aux États-Unis ; il est actuellement directeur de l’Institut d’Études africaines (IAS) à l’Université de Columbia et professeur aux départements d’histoire et de Middle Eastern, South Asia and African Studies.

Comment se former à la démocratie ? Spécialiste du Sénégal, de la colonisation et des relations post-coloniales, Mamadou Diouf abordera le renouvellement des pratiques à travers l’irruption des jeunes sénégalais sur la scène politique. Il discutera également de l’importance d’éveiller une conscience politique et critique chez les jeunes dans le but de réussir une transition démocratique.

Renaud Payre et Mamadou Diouf (c) Marie Patureau

Renaud Payre et Mamadou Diouf (c) Marie Patureau

 

Renaud Payre introduit la rencontre: Mamadou Diouf s’intéresse au contexte de surgissement des jeunes sur la sphère publique. Ce qui l’intéresse c’est la dégradation de la « classe politique ». Il parle d’un « déclin irréversible ». Il y a de « nouveaux espaces de bricolages », un rôle de plus en plus central des acteurs non étatiques, en particulier des jeunes.

Mamadou Diouf prend la parole.

L’Afrique est face à d’innombrables défis.

Même si l’Afrique fait face à la gloablisation, elle n’est pas la seule à y faire face. L’Afrique est un continent banal. L’Afrique fait partie du monde. Elle fait partie du monde à sa manière.

L’Afrique fait partie du monde, à sa manière

Le premier trait commun de ce continent c’est sa démographie. C’est un continent de jeunes. La population européenne se renouvelle difficilement.

Le deuxième élément c’est que les sociétés africaines ont été des sociétés colonisées. Cela a une conséquence sur la manière dont le Africains voient la modernité. Pendant toute la période coloniale, les Africains n’ont pas été gouvernés, ils ont été administrés, comme des choses.

Il faut prendre en compte les trois temporalités de la société africaine: la temporalité pré-coloniale, la temporalité coloniale, la temporalité post-coloniale. Nous allons surtout nous intéresser à la période post coloniale.

Les deux règles principales qui régissent les sociétés africaines

Le temps de la réalité est défini par une logique indigène, qui est le produit des valeurs, d’attitudes et de prescriptions qui viennent de l’histoire. Il y a plusieurs règles. La première règle est la règle générationnelle: ce sont des sociétés qui sont dominées par les vieux, les anciens. Cela repose sur un seul principe: ils contrôlent les femmes, ce sont eux qui définissent qui se marie et qui ne se marie pas.

La deuxième règle c’est la règle de genre. La féminité ne joue pas un rôle dans le système. Attention, ce n’est pas vrai pour toutes les sociétés africaines. Les femmes, comme les jeunes, sont dans une position d’infériorité. Le seul moyen où femmes et jeunes peuvent s’émanciper, c’est de partir, et souvent de partir en ville.

L’éducation est une question importante afin de permettre aux jeunes d’avoir des rêves. Cela permet de créer des sociétés stables et démocratiques.

Les jeunes (hommes et femmes) sont les victimes des mouvements sociaux. La jeunesse africaine se crée des espaces de créativité. En 2007, Nicolas Sarkozy a déclaré que les Africains étaient hors de l’histoire. Or, quand on regarde la jeunesse africaine elle est très dynamique, elle est très cosmopolite. Il y a des capacités nouvelles d’invention.

Ce rapport au monde est un rapport qui confronte les deux règles de la génération et du genre. Ce qui complique les choses c’est que dans la plupart de l’Afrique de l’Ouest c’est que la religion dominante est l’islam. Mais c’est un islam soufi, très différent de celui dont on parle aujourd’hui.

La difficulté des jeunes à entrer dans l’histoire

« Althusser disait que le moteur de l’histoire c’était la lutte des classes. Les historiens disent qu’en Afrique le moteur de l’histoire c’est la lutte des générations. »

Le problème c’est que les jeunes sont dans l’impossibilité d’entrer dans l’âge adulte. Ils entrent dans l’âge adulte sans passer par une initiation. Le phénomène des enfants soldats est révélateur.

Il y a d’abord eu dans les sociétés africaines une séquence nationaliste, dans laquelle on dit: la jeunesse c’est l’espoir. Mais le problème c’est que cette période a duré peu de temps, et on bascule très vite dans un système autoritaire, où les jeunes sont mis de côté: vous attendez votre tour, leur dit-on.

Ce qui reste alors aux jeunes c’est l’expression artistique. Il y a aussi la religion: les mosquées, les églises deviennent des espaces où ils se réunissent, où ils retrouvent une voix.

La migration est plus importante à l’intérieur de l’Afrique qu’à l’extérieur. Cela a été vrai pendant longtemps. Quand on veut s’émanciper, si on ne s’entend pas avec son voisin, si on ne veut pas se marier avec son cousin… on migre. On va en ville. Mais ces possibilités ont été restreintes aujourd’hui, donc on migre plus facilement à l’extérieur de l’Afrique.

Nous sommes dans une séquence de transformation. On invente des formes nouvelles. La musique, la peinture, la danse, le sport sont des moyens pour établir des cultures de la contestation. C’est ce qu’on voit dans les années 90. Les organisations ne se font plus autour des partis politiques mais des quartiers, le terroir.

Le combat des jeunes contre le pouvoir

Les jeunes les plus mobilisés ce sont les rappeurs, notamment le groupe « Y en a marre ». Ces jeunes jouent un rôle dans toute l’Afrique. Le mouvement qui a fait chuter le président du Burkina a compté des jeunes rappeurs. Il y a désormais une culture de l’opposition et de la résistance. Quand ces cultures convergent elles sont capables de faire tomber le pouvoir.

« Le problème c’est que ces jeunes rejettent la politique, et on ne peut pas construire une société si on ne s’engage pas »

Maintenant il faut passer de cette culture de la contestation à une culture de la construction d’un Etat stable. Le problème c’est que ces jeunes rejettent la politique, et on ne peut pas construire une société si on ne s’engage pas. C’est la conclusion de Mamadou Diouf.

 

Questions à Mamadou Diouf:

Un ancien élève sénégalais de Mamadou Diouf pose la question de la mondialisation de l’islam radical: Est-ce que l’islam soufi qui existe notamment au Sénégal peut faire barrage à l’islam radical?

Il y a une profondeur islamique dans la société sénégalaise, mais elle ne vient pas du Moyen Orient. Les femmes sénégalaises n’ont jamais porté le voile. Ce sont les jeunes femmes qui vont à l’université qui se voilent au Sénégal. L’islamisme dans cette région est le produit d’une culture occidentale. Les islamistes viennent de Paris et de Londres.

Que faire face à la dépolitisation?

Le groupe « Y en a marre » constitue des réseaux de contestation au Congo, au Burkina, au Sénégal…  En Afrique, il y a une démocratie locale qui fonctionne. Les gens votent pour tout! Contrairement aux sociétés occidentales…

 

Renaud Payre conclut la rencontre.

 

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