Ce texte est article du thème La démocratie au-delà de la représentation

Il est facile de se méprendre lorsqu’on parle du sujet. Surtout, sa réhabilitation peut paraitre hors de propos quand on constate l’individualisme consumériste toujours plus grand de la société occidentale. Justement, l’individualisme est un phénomène tout à fait différent de ce que propose Alain Touraine : avoir foi en la capacité de l’humain à défendre ses droits, et ceux de ces semblables. Le sujet doit être le support d’un renouveau, dans une société où la notion de collectif disparait.

« Après une longue histoire où l’acteur a été défini par sa privation de sens – il était le pécheur, le prolétaire, l’exploité – apparaissent des acteurs surchargés de sens, en qui parlent à la fois critique culturelle et critique sociale. Ils veulent tous être détenteurs de leur propre sens. Leur objectif d’autogestion indique surtout leur volonté de ne plus être une matière première pour l’action politique ou idéologique, d’être ‘producteurs de leur propre sens’. »

Cette citation n’est pas extraite du dernier ouvrage d’Alain Touraine, Nous, sujets humains, paru en 2015 mais de Mouvements sociaux d’aujourd’hui, paru en 1982. L’importance du sujet porteur et créateur de sens structurait déjà son œuvre.

 

« L’espèce humaine est la seule a avoir le droit d’avoir des droits. » (Hannah Arendt)

« Liberté, égalité, dignité », voici le nouveau triptyque qu’il propose. La dignité vient remplacer une fraternité qui est abandonnée, selon lui, « depuis plus de cent ans. Plus personne n’utilise ce terme, on parle plus volontiers de ‘solidarité’. » Pour le sociologue, passer à la notion de dignité permet de franchir une étape supplémentaire.

La dignité est plus qu’une valeur éthico-démocratique. La dignité permet de réhabilité le sujet dans la démocratie sur un mode Kantien : agir selon une règle à laquelle je souhaite être également soumis. Ainsi, après les attentats de Charlie Hebdo, le 11 janvier, les Français ne défilaient-ils pas parce qu’ils lisaient le journal, mais pour la défense de la liberté d’expression.

Donc, le citoyen a pris conscience d’un droit inaliénable et s’est élevé pour sa défense. Il est devenu sujet. En défendant ses droits, l’homme a participé à les rendre universels. On passe d’un monde politique, qui après avoir été socio-économique devient éthique. Une monde où l’éthique est au dessus de la politique.

Pour le sociologue « l’homme est créateur du monde. » Le sujet doit être réhabiliter comme producteur du monde, de son monde. Car l’action humaine dans le monde est réflexive : elle transforme un monde déjà transformé par l’homme, la nature n’existe plus. Il faut garder à l’esprit que la société industrielle a disparu, « les Français ont même applaudi leur désindustrialisation » précise-t-il.

 

La dignité peut-elle exister sans la liberté et l’égalité ?

Mais comment réhabiliter le sujet et promouvoir la dignité dans une société où l’égalité n’est pas assurée ? L’égalité des chances n’existe que dans les fades discours politiques ; Pierre Bourdieu dans Les Héritiers et dans La Distinction a très bien montré comment les mécanismes de reproduction sociale minent toute ambition méritocratique. Plus récemment, et d’un point de vue économique, Thomas Piketti détaillait dans un ouvrage acclamé, Le capital au XXIe siècle, que les inégalités économiques n’ont eu de cesse de s’accroitre depuis la seconde moitié du XXe siècle et particulièrement depuis les années 1990.

D’autre part, la liberté n’a jamais paru aussi menacée qu’aujourd’hui. Les nouvelles technologies permettent un ciblage plus important de la population, l’état d’urgence donne aux forces de l’ordre une latitude d’intervention que la France n’avait pas connu depuis la guerre d’Algérie. Alain Touraine parle de « pouvoirs totalitaires » quand il décrit le fonctionnement de nos sociétés. Et la menace constante des attentats suscite toujours plus le désir des politiques d’étendre le contrôle de la population.

Finalement, on retombe sur les théories de Michel Foucault sur le biopouvoir étatique. L’Etat cherche à contrôler sa population, à la rendre productive, à la façonner. Ce pouvoir total, dans une société où le contrôle des moyens de production est d’une importance moindre que celui de l’information, devient subjectif. « Le monde du subjectif tombe dans l’escarcelle du pouvoir. »

Ainsi, comment l’individu peut-il être source de l’affirmation de la dignité quand l’égalité et la liberté ne sont plus assurées ? Sont-ce des notions indépendantes, non-liées par des causalités ? Il semble que la dignité ne peut émerger que si la liberté et l’égalité (du moins dans une certaine mesure) sont assurées.

Si Alain Touraine n’apporte pas de solutions précises aux questions qu’il pose, c’est une incitation à en chercher les réponses. L’idée n’est-elle donc pas plutôt de pousser la population à s’engager ? À s’indigner ? Ou bien l’indignation est-elle d’un autre temps ? Alain Touraine rappelle que nous sortons des sociétés qui se pensent en termes sociaux. La société du futur, du XXIe, se pensera donc en termes éthiques. C’est ici qu’intervient le sujet, et son renouveau. Il faut que la Démocratie ne soit pas qu’un discours, mais qu’elle soit présente à l’école, dans la ville, la prison… Elle doit faire confiance aux initiatives des citoyens qui valent plus qu’un pays.

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