Ce texte est article du thème Vérités de l’histoire

Dans son livre « Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants », le tout juste couronné  Prix Goncourt 2015 pour Boussole, Mathias Enard, dont on souligne souvent la ressemblance avec les grands auteurs du XIXème siècle tels que Flaubert ou Balzac, propose un voyage dans l’Istanbul du XVIème siècle. Autour du personnage de Michel Ange,  le lecteur est embarqué dans le récit du projet de réalisation d’un pont par le célèbre architecte. Lauréat du prix Goncourt des lycéens, retour sur les cinq sens, comme des dimensions sensibles du voyage imaginé de Michel Ange en Orient.

 

Sans barrières, et de façon directe le romancier tente de percer le cœur du lecteur. Le plongeant, corps et âme dans un environnement où tous les sens sont en éveil. Aperçu de quelques évocations qui témoigne de ce rapport libéré au passé historique, qui permet à Mathias Enard de conter son histoire qui se déroule dans l’ancienne capitale ottomane.

Aujourd’hui, vue des toits du Grand Bazar d’Istanbul, qui déjà au XVIème siècle, aurait pu éveiller les sens de Michel Ange. ©Elsa Mokrane

1. La vue

Forcément, Michel Ange est connu pour la réalisation de la fresque de la chapelle Sixtine, en cette qualité c’est l’un des sens privilégiés pour parler du rapport de l’artiste au monde qui l’entoure. Mais Mathias Enard a rappelé à l’occasion de la rencontre avec les lecteurs de la Bibliothèque Lucie Aubrac de Vénissieux, que le choix de ce personnage résidait dans le fait qu’il était aussi sculpteur et architecte à l’origine. Le célèbre chef d’œuvre qu’est le David ayant d’ailleurs suscité des interrogations quant à une hypothétique homosexualité, ambiguïté d’ailleurs traitée dans le livre.

Le roman donne à voir, par une richesse de détails, une peinture choisie de cette ville ottomane et de ses particularités qui surprennent le protagoniste. Cette surprise, cette prédominance d’images qui impriment la rétine du voyageur est la conséquence de l’incompréhension du jeune Michel Ange dans une contrée où il se retrouve complètement étranger, dépourvu des moyens de la langue.

Dans un tel environnement, c’est alors une forme de soif d’images dont il semble d’abord s’abreuver pour nourrir ses inspirations. Historiquement ville iconoclaste, Istanbul, Byzance ou Constantinople devient pour lui une source intarrissable d’inspiration par les visions qu’elle soumet à son regard d’esthète : « cette ville troublante, à la fois familière et résolument autre, dans laquelle il ne se lasse pas pourtant de se promener et d’engranger des images, des visages et des couleurs. » peut on lire p.83 de ce livre. Une errance, Lost In Translation version Renaissance.

A travers de nombreuses listes, soignées et renseignées par un travail préalable de l’auteur pour poursuivre une cohérence importante, Mathias Enard a choisi d’apporter, au delà d’une forme de poésie, une certaine matérialité, un certain ton de réalité qui permet de rendre compte d’une projection très réaliste. Ce choix, il le conforte justement dans cette correspondance de processus qui existe avec la quête de l’historien. La liste, suggère une énumération d’objets et dresse finalement un tableau d’images mentales a priori. En cela, elle rend visible et participe à l’ancrage du roman dans une réalité d’époque.

2. L’ ouïe

« Ils marmonnent, ils psalmodient, et le bruissement de toutes ces paroles inaudibles bourdonne et se mêle à la lumière pure, sans images pieuses, sans sculptures qui détournent de Dieu le regard ». Michel Ange débarque dans cette ville pour laquelle les mots de l’autochtone sont comme des sons inconnus sans résonance préliminaire. Ainsi l’artiste devient particulièrement sensible aux chants, des chanteurs dans les fêtes ou bien du muezzin.

Encore une correspondance que l’on pourrait établir : la tradition du roman c’est le plaisir esthétique du récit, des phrases qui s’enchaînent brillamment, soignées. Des mots qui racontent une histoire mais aussi qui résonnent en propre comme une mélopée.  Une méthode a été choisie comme fondement dans l’écriture du livre : le motif récurrent du triangle, trois sommets, trois villes. Trois voix prennent la parole de la narration, trois éléments dans le titre qui composent alors un alexandrin. Et des alexandrins, il y en a plus d’un.

Ainsi le livre suit un code métrique, une forme de recette disciplinée que l’on sait chère à l’auteur. Une méthode qui s’entend et résonne, de la même manière que Flaubert testait la musicalité de ses phrases dans son « gueuloir ». Transcrire des émotions sonores, lorsque l’on n’est pas complètement empreint de la langue dans laquelle on communique c’est un peu comme être « rendu sourd et aveugle : on ne maitrise pas réellement le goût des mots, on n’a pas eu cette longue fréquentation qui nous donne leur saveur. » confie Mathias Enard. C’est pourquoi il écrit en français ce qui lui permet ces fantaisies de style, le français comme sa « langue refuge » même s’il parle aussi l’arabe, l’espagnol. Pour lui permettre de mieux faire résonner tout le réalisme, forcément parcellaire, du romanesque.

3.L’odorat

Une expérience esthétique complète ne peut se dispenser du plus reptilien de nos sens : l’odorat. L’odorat c’est aussi le flair, l’intuition de ce qui pourrait avoir eu lieu. Pour Mathias Enard, c’est une simple phrase qui a résonné longtemps à la lecture de Giorgio Vasari célèbre auteur et biographes des sculpteurs et peintres de l’âge d’or de la renaissance italienne.  Au détour d’une phrase, Mathias Enard apprend alors qu’il existe une probabilité que le jeune Michel Ange se soit rendu, à la demande du sultan Beyazid, dans la capitale ottomane pour honorer une requête : y construire un pont.

S’il a vécu au Liban, ou encore en Égypte, c’est que la Méditerranée et son pourtour est bien le domaine de recherches privilégié de Mathias Enard.A l’instar d’un Marcel Proust, l’odeur est l’occasion d’évoquer le souvenir. En peignant une ville d’Istanbul multiple, plurielle, dans les palais et les tavernes, c’est la pluralité des influences et le pouvoir de rémanence de ces parfums qu’il transmet.

L’évocation du vide, de l’impossible retour, maintes fois mentionnée dans le livre rappelé par les cinq sens est comme un écho à la tentative de véracité, de probabilité historique du récit difficile à réaliser. Mathias Enard réclame avoir eu « ce plaisir de savoir qu’on va être obligé de rechercher des choses » lorsqu’il a projeté d’écrire cette histoire. Il a tenté de dérouler l’un de fils de la pelote de la grande Histoire, et de domestiquer les matériaux en sa possession, sources primaires ou secondaires.

L’odorat est impossible à capter tel qu’il était à l’époque mais il a tenté de restituer les sensations, et de pister petit à petit les moindres indices de la société locale de l’époque. Sur laquelle il a pu projeter des visions, des émotions supposées ressenties par la personnalité austère d’un Michel Ange en mission pour le sultan.

4.Le goût

« J’ai trouvé énormément d’informations que ce qu’on mangeait à Istanbul au XVIème siècle » affirme l’auteur.

Ce goût surgit pages après pages pour le lecteur. Plus d’une fois il est question de banquets, que Michel vit ou imagine en détails, surtout comme des occasions de nourrir sa réflexion et sa créativité : « Il rêve d’un banquet idéal, où les commensaux ne tangueraient pas dans la fatigue et l’alcool, où toute vulgarité serait bannie au profit de l’art. » Avec cohérence, en immersion, le récit devient l’occasion d’en savoir plus sur la société turque d’alors en ayant véritablement l’impression d’une promenade presque gustative.

Le plaisir du récit invoqué, entre en correspondance avec cette tension historique et rappelle que les grains de la petite histoire, celles des pratiques domestiques, des mœurs, des usages, étaient à l’origine non séparée de la pratique du récit de la grande Histoire.  Car pour Mathias Enard, c’est non pas forcément les grands noms, mais aussi « à travers les minuscules, l’anecdote, que l’on peut montrer la grande transformation du Monde à cette période de l’Histoire » .

Ainsi, le goût des épices apportées par les marchands florentins au port de la Corne d’Or, cet approvisionnement luxuriant savouré dans les tavernes permet de dresser un portrait encore plus austère d’un Michel Ange d’abord perplexe et hostile au goût de l’ivresse par exemple. Des éléments de le personnalité du sculpteur qu’il a recoupé avec des preuves historiques en se défendant de la volonté de s’être inspiré de gens de son entourage pour les personnages de son histoire :  « Les gens du XVI ne sont pas ceux d’aujourd’hui. Ce que l’on sait d’eux c’est forcément par les lettres qui nous sont parvenues et qui sont restées« .

5.Le toucher

Comment rendre perceptible ce qui ne peut jamais l’être par l’écriture, odorat, goût, comme toucher sont pourtant vecteurs d’émotion. A la recherche de réalisme pour son récit, se superpose l’ambition de tout romancier, toucher le lecteur et tenter de l’emmener ressentir caresses ou coups de poings que l’écriture peut générer.

Ce qui est capable de blesser, c’est aussi ce qui génère le plus de proximité : l’idylle que connait Michel Ange avec un être avec lequel les paroles ne peuvent permettre une communication connait une issue bien étrange. « Tu te tais, je sais que tu ne me comprends pas » , la passion le dévore tandis que l’incompréhension avec l’interprète Mesihi, est plus importante que prévue. Le toucher correspond dans l’ouvrage à la passion amoureuse mais sert aussi à décrire la passion pour l’architecture.

L’aspect sensible de la discipline est mis en exergue : les arcs tels « deux doigts qui se touchent », le pont, illustrent l’importante correspondance entre les dimensions symboliques de l’édifice et leur utilité propre. L’architecture comme produit d’une histoire qui s’ancre dans le marbre ? Et pourtant. C’est sans compter sur les affres que le temps impose aux visages des villes, que les tremblements de terre ravagent en quelques minutes.

Le souci de rendre palpable et sensible la réalité d’une époque, par tous les moyens possibles de la l’écriture, licence poétique, et correspondances permet en filigrane de proposer une lecture plus dense, plus ancrée, prenant en compte les différents aspects que la vie recèle plutôt que de ne traiter que d’une dimension. Rendre la noblesse à l’anecdote, par une appropriation littéraire de la vérité d’un certain contexte historique que Romain Bertrand, lors de son échange avec Mathias Enard sur les « vérités de l’histoire » qualifie de « regard sur le passé sans barrières ».

 

Un Réponse à “Les cinq sens dans l’écriture de Mathias Enard”

  1. Kalidou

    un jeune e9crivain qui compte de9sormais, j’ai aime9 avec un petit be9mol son direner roman mais plus encore le pre9ce9dent of9 il faisait preuve de beaucoup de maitrise A suivre c’est certain

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