Ce texte est article du thème Le corps face à la puissance des images

Quels sont les clés données à l’homo spectator moderne en proie à une société du spectacle et du spectaculaire? Cette question nous a amené à rencontrer Marie-José Mondzain, philosophe et auteure pour qui l’homme naît avec l’imageOn assiste aujourd’hui et c’est un lieu commun de dire ça, à un étouffement de la parole, quand la nature polysémique de l’image empêche toute interprétation subjective pour nous enfermer dans une représentation du monde, de soi, de l’autre, desquelles  il est difficile de se détacher.

 

L’étouffement de la parole à l’ère de la médiasphyxie

Ainsi, à l’ère de l’image, serions nous les esclaves modernes d’écrans qui nous priveraient de notre capacité d’émancipation? Si les médiamnésiques font de nous des objets de consommation plus que des sujets de réflexion, Marie José Mondzain nous ouvre l’horizon, éclaircissant par ses mots et ses gestes d’engagement un demain noirci à l’encre dans les journaux. Une interview de circonstance en ces temps d’obscurantisme et d’état d’urgence. Tous victimes d’une guerre de l’information, où chacun est pris en étau entre tyrannie de l’urgence et mise à l’agenda, avènement du sacrosaint scoop, du fait divers. La violence sur un plateau d’argent, l’horreur réifiée sur nos écrans télé.

Pour M-J Mondzain, il n’y a pas de nature de l’image, elle différencie cependant celles qui nous font naître et celles qui tuent. Pour elle, les « mauvaises images » sont celles qui nous assignent à résidence, qui nous paralysent, qui nous stupéfient, qui nous font violence.

« L’information est spectaculaire, les médias nous disent tout sur une scène, c’est un packaging, voilà ce qu’il y a comprendre, ce qu’il faut savoir, et voilà ce qui vous attends. Tout cela met le sujet du naufrage dans un état d’asphyxie d’impuissance. »

Quand on est l’auteure de « L’image peut-elle tuer? », difficile en effet d’échapper à l’analyse des derniers évènements où semble avoir été atteint le climax de la violence, de la répétition, de la paralysie…

« On ne donne plus au corps sa chance d’inventer une réponse face à ce qui arrive du dehors, comme un effondrement des défenses immunitaires. On va dans les armureries chercher des kalashkikov pour répondre aux kalashnikov. On se retrouve face à des cuirassés alors que tout est là pour nous fragiliser, en oubliant que les gens dont on est victimes sont eux aussi fragiles. »

 

Aujourd’hui, plus qu’une assignation à résidence qui nous condamnerait à l’immobilité physique, l’univers médiaticopolitique nous donne même l’impression d’une perquisition sans mandat, sous médias, où la pensée serait assiégée, dépossédée de tous ses biens personnels.  Si lors du débat avec Horst Bredekamp, Marie José Mondzain ajoute que l’ébranlement accroît notre puissance d’agir, car nous ne sommes plus seulement passifs, mais touchés et par là engagés mentalement, il reste que de nombreuses images viennent confisquer la parole et la pensée, nous apparaissons alors comme pétrifiés par l’écran, incapables de ré-agir. Nous devenons alors spectateurs de l’angoisse.

 

Crédits: Camille Rolin

Horst Bredekamp lors du débat

 

Apprendre à nager dans le flot d’images

Elle prend pour exemple l’analyse de Deleuze de la rencontre du corps face à la mer, une rencontre marquée par une hétérogénéité des sujets où la rencontre est impossible et où le corps est condamné à une passivité abyssale. Au lieu de faire l’expérience du naufrage, le savoir va permettre de créer ce rapport. Mais à un moment, nous devenons à même de dépasser la technicité pour ne faire qu’un avec la vague, et nous pouvons par là nous réapproprier la puissance de la vague. C’est finalement le même mouvement dans notre rapport à l’image.

« On essaye de nous submerger, on est noyé à la Télé, il faut trouver les moyens d’apprendre à nager. Apprendre à nager, c’est apprendre à parler, à penser, après ça il nous est permis d’accéder à sa propre énergie créative dans le domaine qui est le nôtre. Echapper au naufrage, bien sûr on le peut. L’apprentissage de la parole et la circulation de la parole face aux images est le premier impératif face à ce qu’on nous donne à voir »

Crédits: Camille Rolin

Marie José Mondain lors du débat

 

La parole comme puissance d’agir

En somme, par notre pouvoir de dire nous pouvons nous approprier les images que nous recevons. Loin de dresser un tableau sombre, Marie José Mondzain met en lumière la possibilité pour tous de se détacher du discours émis pour devenir acteur de sa propre réflexion. Le spectateur s’ouvre ainsi à la puissance d’agir par la puissance de connaître. La question de l’image est une question éminement politique, les images n’ont aucune puissance en soi, elles sont les fruits de luttes de pouvoir. Marie-José Mondzain insiste sur le rapport de la parole et de l’image, « dans l’univers de la communication qui est le nôtre, l’image est liée à l’oralité. »

 

Crédits:Camille Rolin

Débat sur le corps face à la puissance des images

 

Une image qui s’apprend pour se comprendre.

C’est pourquoi il est si important de favoriser l’éducation à l’image et à la parole, afin de donner les clés, des éléments de résistance et d’autonomie qui se traduisent dans l’apprentissage d’un vocabulaire oral et graphique spécifique.

« Je travaille avec la PJJ et des gamins sous contrôle judiciaire, on parle de Daech, de la virginité, de religion, des femmes, de rapport à l’argent. Je suis en train de préparer un projet de réalisation avec ces jeunes et une documentariste. On ne peut pas les filmer mais mon but est de leur donner des caméras et de travailler avec eux sur comment ils voient les choses, Ce qui m’intéresse, c’est de travailler sur le hors champs, retrouver des protocoles qui permettent de faire voir sans montrer. »

Loin de la théorie, sa philosophie se nourri du regard de ceux qu’on ne voit pas et nous enseigne que nous pouvons dépasser cette anxiété et refuser d’être condamnés à la paraplégie réflexive.

 

Crédits: Camille Rolin

Débat sur le corps face à la puissance des images

 

Si elle en appelle à notre résistance pour ne pas être happé par les flux continus, c’est surtout une parole réactivée dans la population civile qu’elle cherche à mettre en lumière.

« Suite aux derniers évènements, les phénomènes réactifs se sont faits en faveur d’un échange de paroles, qui a été soit de montrer la continuité de la vie, avec des formes diverses du même pas peur. Il vient un moment où on a plus qu’un choix, celui de se terrer chez soi, ou de se dire qu’on va continuer de vivre comme avant. »

 

Crédits:Camille Rolin

Marie-José Mondzain

 

Mais dans ce ciel sombre, siècle d’ombres…une éclaircie pour toutes les âmes qui refusent l’asservissement sur écran géant. « On a l’impression qu’on cherche à minimiser l’échange, le partage, la parole, qu’on assiste à l’uniformisation des pensées et des comportements. Mais malgré tout un flux d’images et d’horreur, il y a tout autant d’images encourageantes qui ne cèdent pas. Tout est là pour provoquer un effondrement subjectif mais je reste loin d’être convaincue que tout cela réussit très bien ».

 

Nous invitant à voir le deça de l’image, sa parole appelle la nôtre à se faire entendre malgré des évènements assourdissants.

 

Texte et photos: Camille Rolin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *