Un texte rédigé par HK Fauriel

Ce texte est ressource du thème La démocratie au-delà de la représentation

Le travail de Corine Pelluchon, philosophe et professeure à l’Université de Franche-Comté (Besançon), est essentiellement porté sur la philosophie politique et l’éthique appliquée, ainsi que sur les questions environnementales, d’éthiques biomédicales, envers le vivant et notamment les animaux. Ce fut lors d’une conférence à Saint-Etienne le 6 octobre dernier, qu’elle vint présenter son nouvel ouvrage Les Nourritures, philosophie du corps politique. Ce texte aux enjeux actuels nous amène à réfléchir la démocratie, sa représentation au sein de l’État, notre représentation de cette dernière en tant qu’individus et ainsi à pouvoir souligner ou rendre apparents certains enjeux et certaines limites de ce régime qui rayonne aujourd’hui à travers le monde comme le modèle politique idéal de justice parmi les Hommes.

      Avec la parution de L’autonomie brisée, en 2009, C.Pelluchon a proposé une réflexion destinée à fonder l’interrogation éthique sur l’examen des conditions politiques de sa mise en œuvre et la compréhension ontologique du mode d’être des différents objets de cette interrogation, en premier lieu l’homme et l’animal. Le thème principal de l’ouvrage concerne ainsi non pas l’abandon mais la remise en question de la référence à l’autonomie comme fondement essentiel de l’éthique et du droit. C’est en effet sur la valeur d’autonomie que la pensée des Lumières a fondé l’affirmation de la dignité de l’homme et la conception des devoirs que nous avons envers lui. Or, l’insuffisance de cette conception apparaît lorsque l’autonomie est « brisée » par les aléas de la vie, que ce soit le handicap, moteur ou mental, l’accident grave ou le vieillissement des personnes en fin de vie : la perte de la faculté d’autonomie doit-elle alors signifier la fin de la prétention à toute dignité humaine ou doit-on au contraire chercher à celle-ci un autre fondement et en ce cas lequel ? De surcroît, l’insuffisance de cette conception se confirme lorsqu’il s’agit de penser nos devoirs envers des êtres comme les animaux qui ont été pensés comme étrangers à la faculté rationnelle d’autonomie : ne méritent-ils alors aucune considération ou, sinon, sur quoi fonder la considération et l’attention qui peuvent leur être dues ?
C’est donc une nouvelle éthique qu’il s’agit de penser.

      Cette nouvelle éthique n’est alors plus inscrite dans un rapport solipsiste de l’être humain envers lui-même mais se fonde à partir de trois principes qui sont l’autonomie, la responsabilité et la vulnérabilité. Pour ceci, il apparait nécessaire de repenser notre rapport au vivant : considérer les êtres qui nous entourent, quels qu’ils soient, plus seulement comme objets, mais sujets avant tout.

      Cette nouvelle éthique renvoie à la corporéité de notre rapport au plaisir ou à la souffrance comme du rapport que nous entretenons avec la nature ou les animaux. C’est la vulnérabilité de ces derniers, leur rapport à la souffrance – l’Etat français les a reconnus récemment comme « êtres doués de sensibilité » – qui fonde un devoir de respect minimal dans notre relation avec eux : qu’ils soient domestiques ou d’élevage, que nous nous en nourrissions ou que nous leur fassions une place dans notre vie quotidienne, vecteurs d’affection qui peut être éphémère et amener à un lâche abandon. Cette philosophie cherche donc à penser le rapport à l’Altérité (qui n’est plus seulement humaine) par la prise de conscience de la vulnérabilité.

      C’est cette philosophie engagée que C. Pelluchon présenta lors de cette conférence avec son nouvel ouvrage : Les nourritures, philosophie du corps politique. Cette œuvre qu’elle voudrait de ses propres mots « philosophie politique, à l’éthique appliquée », se veut dépasser le dualisme traditionnel de la nature contre la culture ainsi que du sujet diamétralement opposé à l’objet. Les nouveaux enjeux et problèmes qui s’offrent à nous à l’aube du XXIème siècle nécessiteraient donc de rompre avec nos idées reçues sur l’existence et l’écologie, comme avec ce besoin de dompter et de vouloir dominer la nature à n’importe quel prix.

« Les nourritures »

      Titre énigmatique autant que polysémique, « les nourritures » sont pour l’auteur tout ce dont je vis. Elles peuvent êtres aussi bien matérielles : physiques (l’eau, l’air), animales ou végétales. Cependant, « les nourritures » dans leur pluralité sont aussi culturelles : celles de notre passé qui firent notre éducation comme celles du monde qui nous entoure, dans lequel nous évoluons et qui nécessairement ont une influence différente selon l’époque ou la culture. La réflexion de l’auteur a pour ambition de dépasser un certain dualisme entre nature et culture. En effet, la liberté ne serait plus un simple arrachement de l’Homme à une nature qui n’est alors perçue que comme moyen et décor pour l’humanité.

Corine Pelluchon, une écologiste ?

      Peut-être en partie, mais ceci n’est pas uniquement l’objet des Nourritures. Au cours de cette conférence, la philosophe qui ne nie pas un engagement personnel porté sur le développement durable et le respect de l’environnement, ne s’inscrit pourtant pas dans le mouvement politique écologiste. Évoquant avec un respect certains des penseurs de la « nouvelle éthique environnementale » des années 70 – tels que Hans Jonas par exemple – qui contribuèrent à dissocier les questions éthiques de l’anthropocentrisme, Corine Pelluchon souligne cependant que cette prise de conscience n’a malheureusement pas fait changer nos modes de vie et de consommation et que, pour ce faire, il convient de transformer la compréhension que l’homme a de lui-même et de son rapport à ce qui n’est pas lui.

Aux fondements de nos vies « les Nourritures »

      Se nourrir, au sens commun du terme, implique tout d’abord une exigence physiologique ; la Faim, avant d’être sujet, est un objet de besoin, qui par ailleurs est un véritable fléau pour les milliards d’êtres humains qui souffrent aujourd’hui de sous ou de mal nutrition. L’alimentation peut devenir, dans certains cas chanceux, un plaisir, la forme d’un rapport nouveau au monde qui m’entoure. La gourmandise peut être une des premières formes d’appréhension du monde par le sujet. L’on peut remarquer ceci à différents niveaux : de l’enfant qui ne peut s’empêcher de « goûter » tous les objets qui sont à sa disposition, à l’adulte, plus ou moins jeune, qui expérimente de nouvelles saveurs qui lui sont méconnues. Cette esthétique est la première approche de la nature qui nous entoure, non pas seulement objet de besoin, mais aussi et surtout source de plaisir. Les « Nourritures » révèlent ainsi une dimension universelle du rapport de l’homme au monde. C’est en devenant plaisirs que nos besoins premiers sont sublimés.

« Le cogito gourmand »

      Cette expression subversive voire iconoclaste pour les intégristes cartésiens nous apparaît sous la forme de la maxime : « Vivre, c’est vivre de ». Elle invite à penser que le besoin de se nourrir n’est jamais un simple vide à combler par un carburant nécessaire à la survie physiologique. Comme le travail peut donner un donner un sens à l’absurde, cette « esthétique des sensations » permettrait de constituer le sujet par ses sens. Manger, et le plaisir qui en découle, est l’expression de cette vie insouciante où l’alimentation est réminiscence d’un plaisir intime : le triomphe de la vie sur la mort.
Plus que s’alimenter, se nourrir est aussi se nourrir d’activités diverses, la vie tout entière devient une manière d’être.            L’alimentation dans tous ses enjeux éthiques, politiques et économiques est un procédé important et complexe dans l’organisation des sociétés et la division du travail. Elle concerne nécessairement d’autres Hommes qui produisent ce que je consomme, de sorte que ma façon de consommer contribue à déterminer ce que les autres produisent tout comme la manière dont ils le produisent. En ce sens nous ne mangeons jamais seuls : dans cet acte quotidien sont présents tous ceux qui me permettent de l’accomplir et donc de m’accomplir, non seulement les hommes mais aussi les êtres vivants dont je me nourris.     C’est au cœur de ma propre existence que la question du droit des autres êtres à l’existence commence à se poser.

       C’est pourquoi l’auteur évoque également le problème de l’élevage intensif et des conditions d’abattage des animaux. Si sa vision du problème de l’alimentation carnée » (se nourrir en faisant mourir) conduit C.Pelluchon au choix éthique personnel d’une vie végétarienne, elle pose le problème politique de la réduction de la consommation de viande dans les pays occidentaux qui pourrait valoriser une agriculture locale, vivrière et de qualité ainsi que diminuer l’impact écologique de la production de viande, nécessitant d’énormes quantités d’eau et des millions d’hectares de terres cultivables et fertiles affectées à la production des céréales nécessaires à l’alimentation animale alors qu’elles pourraient nourrir un très grand nombre de personnes.
Mais comment l’individualisme toujours plus fort peut-il ne pas empêcher le passage de la théorie à l’action ?

Proposer un nouveau contrat social

      En effet, c’est aussi le but et l’ambition de l’œuvre de la philosophe : dépasser la simple constatation des problèmes pour apporter des solutions plausibles. Pour ceci, C.Pelluchon s’intéresse à l’Homme dans sa condition la plus actuelle : l’ère de la bombe atomique. Cette ère est celle du pouvoir de causer l’extinction de notre espèce, d’empêcher les générations futures de naître, et cela alors que nous sommes destinés à en être les parents. Ainsi elle relie habilement notre pouvoir destructeur avec ce que nous engendrons également : la vie. Ma vie me vient d’autrui et fera naître autrui : les troubles des générations antérieures me hantent tout aussi bien que ma responsabilité envers les générations futures. L’individu solitaire n’est rien qu’une fiction.

      Pour enfin arriver à nous raisonner, une des solutions pourrait être ce travail de réflexion sur soi et sa condition : une perpétuelle interdépendance entre les Hommes, une chaine de causes à effets indéfectible. L’auteur propose avec son « cogito gourmand » et l’expérience des « nourritures » de faire surgir en soi l’altérité. La considération des générations antérieures, futures et même actuelles permettrait de transformer les fondements de la politique en faisant comprendre qu’habiter est synonyme de cohabiter. Une cohabitation qui implique nécessairement la fin d’une vision et d’un mode de vie anthropocentriste : le « bien commun » doit devenir planétaire. Il doit s’élargir à tous les hommes, mais surtout faire entrer dans les sociétés et la politique ce qui fait la survie de l’humanité : la nature, animale comme végétale.

      C’est que l’Homme, sans cesse trop gourmand, se doit d’instituer cette définition du bien commun, à l’inverse des abeilles ou des fourmis, espèces grégaires qui œuvrent instinctivement au bon fonctionnement de leur communauté. L’homme, lui, ne porte pas dans son cœur le souci et la compréhension du bien commun : celui-ci doit être institué par un contrat artificiel seul capable d’orienter l’action commune.

Une politique adaptée

      Il est important de souligner que nos modes de consommation ne sont pas irrévocables contrairement aux dégâts que l’Homme cause sur l’environnement et qui peuvent être irréversibles. Dissimulés dans une nature qui paraît surpuissante, les enjeux environnementaux sont quasiment invisibles au quotidien et échappent ainsi à la représentation politique, rendant la décision et l’action beaucoup plus difficiles. Pour remédier à cela, il est indispensable de rénover la démocratie par l’institution d’une démocratie délibérative. La démocratie, en effet, ne se réduit pas à la tenue des élections ni à la concurrence entre les partis : elle suppose de nourrir la décision politique par la tenue de débats publics informés favorisant la formation de l’opinion publique par la réflexion argumentée sur les préférences, les valeurs et les intérêts, c’est-à-dire sur la façon de concevoir le bien commun. Cela implique la formation culturelle des individus dès le plus jeune âge. C.Pelluchon a ainsi évoqué avec un regard critique l’utilisation des débats citoyens par les médias et cette mise en scène de véritables « shows » où l’art rhétorique n’est plus de sublimer ses arguments pour convaincre l’auditoire mais d’écraser son adversaire à tout prix pour se démarquer.

      Il conviendrait aussi d’instituer une 3ème Chambre chargée de veiller à la prise en compte des problèmes environnementaux en faisant entendre de manière scientifiquement informée ce qui échappe aux modes actuels de la représentation politique, c’est-à-dire le souci du long terme et la prise en compte aussi bien des générations futures que des autres espèces, et susceptible d’intervenir dans le processus législatif en ayant droit de veto à l’égard de toutes nouveaux projets de lois. Cette proposition novatrice et avant-gardiste serait alors un moyen de pouvoir intégrer des notions d’écologie et surtout de développement durable dans nos vies quotidiennes. Les citoyens plus informés, par le biais de l’actualité notamment, le travail de cette troisième chambre pourraient avoir un impact nécessaire dans nos vies quotidiennes.

      Dans son œuvre Les Nourritures, philosophie du corps politique, Corine Pelluchon veut ainsi combattre la résignation. Ainsi, elle verrait trois signes avant-coureurs d’un progrès : la prise en considération de plus en plus grande du droit animal, la prise de conscience d’une planète finie et d’un environnement fragile. Mais aussi, le retour de la gastronomie dans nos vies serait un désir de donner une nouvelle saveur à nos existences, de regoûter nos vies et de vivre mieux en mangeant mieux.
Ces trois signes, interdépendants, peuvent annoncer un zèle politique nécessaire au bon déroulement de la démocratie. Ce livre apparaît donc comme un message d’espoir à toute une communauté terrestre, un appel au réveil et à la responsabilité des Hommes qui se doivent de travailler ensemble pour une nouvelle éthique de la vulnérabilité ainsi que de la responsabilité : celle qui permettra, dans la justice, la préservation de la vie sur Terre.

      Au-delà des représentations courantes de la démocratie comme étant le régime politique juste par excellence, véritable modèle à travers le monde, l’on observe avec l’ouvrage de Corine Pelluchon que ce régime, sous sa forme représentative actuelle, rencontrerait ses limites dans des enjeux très actuels pour l’Humanité : les questions environnementales et la sauvegarde d’une vie humaine ainsi que d’une biodiversité riche. En ce sens, la démocratie semble devoir évoluer encore comme elle l’a fait depuis plus de 2500 ans. De la démocratie Athénienne où les citoyens disposant de droits politiques représentés une minorité des habitants de la cité en passant par le long combat des femmes pour se faire valoir comme citoyennes, ayant droit au vote et à l’égalité : la démocratie aujourd’hui doit ainsi prendre de la hauteur et s’élargir. Inclure dès aujourd’hui ce qui a toujours permis à l’Humanité sa survie, le permet aujourd’hui et apparait comme indispensable pour sa survie future : tout ce qui entoure l’Homme : la nature, le végétal comme l’animal.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *