Ce texte est ressource du thème Nouvelles technologies et démocratie

 

Aujourd’hui, dans notre société occidentale, le système le plus présent est la démocratie. Néanmoins cela n’a pas toujours été le cas. En effet, au cours de l’Antiquité le pouvoir était reparti entre les personnes les plus savantes de la cité, comme par exemple dans les anciennes villes perses. On parle alors de technocratie. Rarement présente dans les partis politiques, mais pourtant bien présente dans la vie diplomatique puisque ce sont des experts, des économistes ou des sociologues qui aujourd’hui tendent à prendre des décisions pour nous. La technocratie ne serait-elle pas en train de supplanter la démocratie ?

 

I – TECHNOCRATIE : Définition et histoire

 

La technocratie est une forme de gouvernement formée de technocrates, c’est-à-dire des scientifiques, techniciens, experts qui mettent leurs compétences et leur savoir au service de décisions politiques. Gouvernant par la seule technique, ils se voient reprocher par certains sociologues d’adopter une explication rationnelle de la société par le seul raisonnement logique, et de n’offrir que des solutions d’organisation aux problèmes politiques.

Le concept de technocratie apparaît dès la Grèce antique avec les philosophes et notamment Platon qui proposait un gouvernement fait de chefs politiques savants, c’est à dire avec une grande maîtrise des mathématiques, du raisonnement et de la logique. Platon émet une idée selon laquelle le peuple ne connaîtrait pas son véritable bien, il aurait donc besoin d’être gouverné par un expert en politique (donc un scientifique) qui sait grâce à ses connaissances ce qui est bon pour lui et à qui il faudrait entièrement se fier. Plusieurs écrivains et intellectuels ont plus tard repris cette idée (aux 17ème et 19ème siècles) en la développant dans leurs écrits sans qu’elle ne soit vraiment mise en œuvre un jour.

Cependant dans les années 1920 avec l’industrialisation et le progrès technique, la technocratie revient fortement en France et trouve des sympathisants de plus en plus nombreux, volontaires de confier les responsabilités politiques et économiques du pays dans les mains de techniciens dont ils pensent qu’ils sont l’avenir.

L’exemple américain dans les années 1930, le Mouvement Technocratique
Ce mouvement est né à New York et se constitua autour de Howard Scott, qui revendiquait une expérience technique universelle. En 1930 dans le contexte de la Grande Dépression, ses idées séduisent et on voit naître plusieurs organisations technocratiques.
Scott affirme que la révolution technologique va rendre obsolètes les concepts économiques de l’époque, établis en fonction d’une rareté des biens que l’on avait instituée comme la base de toute pensée économique. Il prévoit un effondrement imminent du « système de marché » et son remplacement par une technocratie qui relancerait le pays. Il propose plus concrètement une société où le contrôle de la production est attribué à un corps d’ingénieurs et de scientifiques qui remplaceraient entièrement les entrepreneurs capitalistes. Les entreprises seraient nationalisées et il n’y aurait pas de gouvernement politique. Les partis politiques seraient alors abolis et aucun personnages officiels autres que les dirigeants techniques des unités productives et redistributives seraient à la tête du pays. La crise de 29 étant principalement due aux spéculations, le mouvement connaît un essor certain mais n’aboutira jamais fautes de capacités d’organisations et avec la disparition de ses principaux leaders. Quelques années plus tard, on retrouve cependant certains éléments technocratiques dans la politique du New Deal menée par Roosevelt de 1933 à 1938.

 

II – LIMITES DE LA DÉMOCRATIE

 

La démocratie est un régime politique qui consiste à ce que le peuple exerce le pouvoir de façon directe ou indirecte. Cette organisation politique est basée sur le fait que tous sont égaux devant la loi et possèdent les mêmes droits. La démocratie ne peut pas être dissociée des libertés publiques qu’elle garantit à son peuple souverain. Les citoyens font donc partie de la vie intellectuelle et morale du pays en exerçant la part de pouvoir qui leur est attribuée. Pour cela l’État démocratique a l’obligation d’instruire sa population et de l’éduquer ainsi que d’être solidaire. Le régime démocratique repose sur le suffrage universel. La démocratie tend donc vers un idéal égalitaire qui veut garantir les mêmes droits à chaque citoyen.
Cependant ce régime a ses limites. Le peuple peut participer à la vie politique grâce au vote mais la démocratie ne satisfait pas la totalité de la population, en particulier ceux qui expriment des votes minoritaires. En outre, les citoyens ont de plus en plus l’impression d’être tenus à l’écart du pouvoir. Alors que le gouvernement et son fonctionnement devraient en quelque sorte être garants de ses aspirations, une grande partie de la population estime qu’une élite « coupée du peuple »  a pris le contrôle du pouvoir, ce qui donne lieu à des controverses.
On se trouve là au cœur d’une opposition fréquente entre des « experts » et le peuple avec et pour lequel ils sont supposés gouverner. Certains nomment ces experts « technocrates », en référence à l’étymologie grecque « techne », le savoir-faire, qui s’opposerait au « demos », le peuple. Ce débat, qui oppose en définitive « démocratie » et « technocratie » est ancien, dans la mesure où on le retrouve en partie déjà chez Platon qui, croyant en l’inégalité des individus, favorise un gouvernement par l’élite, c’est-à-dire par ceux qui sont naturellement les « meilleurs ». Les sophistes considéraient en revanche que chacun possède la « politike techne », autrement dit l’art du jugement politique et l’art de gouverner.

 

III – APPLICATION CONCRÈTE

 

La technocratie n’est pas une utopie. Cette politique singulière a déjà été mise en place dans différents pays, à différents degrés. Elle coïncide avec une industrialisation forte au XXème siècle.

– En URSS, sous Staline et Krouchtchev, on constate de fortes composantes technocratiques avec une industrialisation forcée du pays et une économie strictement nationale planifiée et centralisée par des hommes experts dans différents domaines.

– Dans l’Espagne franquiste, c’est d’ailleurs les « tecnócratas » qui sont à l’origine du redressement économique du pays dans les années 1970. Ils promurent une économie planifiée et sortirent de son isolement l’Espagne. (Sous Franco la pays était complètement fermé, et évoluait en autarcie.)

– En France, après la Première Guerre mondiale, se développe un certain nombres d’idées technocratiques dont organiser l’économie par des procédures rationnelles et fonder un nouvel ordre social promouvant la science et la technique. Le groupe X-Crise, composé de polytechniciens, représente ce mouvement. Il prend véritablement part à la vie politique pendant la Seconde Guerre Mondiale sous l’Etat Français. Il a eu en effet une certaine influence pendant le Régime de Vichy puisque des membres de X-Crise ont collaboré avec le gouvernement, ou ont même été ministre comme Charles Spinasse.

Nous constatons dans un premier temps que la technocratie, sous ses différentes formes, a principalement opéré dans des régimes à caractère autoritaire. En théorie, la technocratie n’est donc pas compatible avec un régime démocratique.

Elle correspond à la prise en main et la direction de la société par des techniciens et scientifiques. Elle permet donc une gouvernance par la technique, proposant des réponses rationnelles et mathématiques. Or ce rapport strictement technique n’est dés lors plus adapté lorsqu’il s’agit de problèmes sociaux par exemple. En effet leur explication dite mécanique de la société humaine permet uniquement des solutions d’organisation qui ne sont pas applicables à un grand nombre de domaines politiques. On reproche d’ailleurs fréquemment aux technocrates d’être de pur théoriciens complètement déconnectés de la réalité.

Ces technocrates sont en majeure partie issus de grandes écoles telles que les IEP, l’ENS mais plus particulièrement de l’ENA, l’École Nationale d’Administration ; toutes connues pour leur accès difficile. Les diplômés de ces écoles sont connus pour leur excellent niveau.
Aujourd’hui on pourrait dire que l’ENA est devenu le symbole d’une élite de spécialistes coupée du réel (étant donné qu’une seule classe sociale est présente dans l’école), non démocratique (coupée du peuple), qui formerait le gouvernement de la France. On pourrait alors faire le rapprochement entre  énarques et technocrates.

énarques en activités

Le Figaro : Le grand retour des énarques, 09/2012

Comme nous pouvons voir sur ce document, les énarques sont nombreux dans le système politique français. En effet, sur 4300 énarques en 2011 près de 3000 sont présents au sein de l’État avec des postes répartis sur de nombreuses branches du pouvoir. On retrouve certains anciens présidents de la République Française :

-Valéry Giscard d’Estaing, promotion Europe (1951), ancien président de la République.

-Jacques Chirac, promotion Vauban (1959), ancien président de la République.

D’anciens premiers ministres :

-Michel Rocard, promotion 18 Juin (1958), ancien Premier ministre.

-Alain Juppé, promotion Charles de Gaulle (1972), maire de Bordeaux, ancien Premier ministre.

-Lionel Jospin, promotion Stendhal (1965), ancien Premier ministre

-Dominique de Villepin, promotion Voltaire (1980), ancien Premier ministre.

Et d’actuels membres du gouvernement :

-François Hollande, promotion Voltaire (1980), président de la République.

-Ségolène Royal, promotion Voltaire (1980), actuelle ministre de l’écologie, du développement durable et de l’énergie.

-Michel Sapin, promotion Voltaire (1980), actuel ministre du Travail.

-Emmanuel Macron, Léopold Sédar Senghor (2004), actuel ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique.

Les nouvelles technologies telles qu’internet et les réseaux sociaux sont largement employés par le gouvernement et ses actifs. Les technologies étant un outil des technocrates, nous les retrouvons dans beaucoup de secteurs de l’économie : dans l’industrie, avec la robotisation ; dans l’énergie, avec l’éolien, le solaire, l’hydraulique ; dans les services, avec le développement d’internet et de la communication.

Aujourd’hui, à la suite de la crise de la dette dans la zone euro, on constate une forte montée de technocrates aux pouvoirs avec entres autres Mario Monti, économiste et homme d’Etat italien et Loukas Papadimos économiste devenu homme politique en Grèce et à l’échelle européenne. On relève également la démission de Georges Papandréou et Silvio Berlusconi, remplacés par des gouvernements techniques, qui remettent également en cause le caractère démocratique de la technocratie.
Aujourd’hui nos gouvernements présentent donc de nombreux éléments technocratiques. Si certains s’interrogent quant à leur légitimité et leur aspects parfois peu démocratiques, ils restent indispensables à nos politiques puisqu’ils apportent un point de vue théorique et scientifique dans différents domaines de la société.

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