Ce texte est article du thème La vie à l’œuvre

Jeudi 26 novembre, carte blanche était laissée à Tiphaine Samoyault et Laurent Binet.

Si, a priori, rien ne prédisait leur rencontre, ils ont un point commun : Roland Barthes. L’une écrit sa biographie, l’autre imagine son assassinat fictif dans un thriller.  Ces deux littéraires se sont retrouvés à la Villa Gillet et ont proposé à la salle (remplie, il faut le dire !) des échanges autour d’une même figure : Roland Barthes. Nous avions présenté un peu plus tôt ces auteurs, ainsi que les raisons pour lesquelles leur discussion pouvait être intéressante.

Tiphaine Samoyault, Laurent Binet, séparés par l'animateur de la soirée : Thierry Hoquet. Reportage photo : Bert

Tiphaine Samoyault, Laurent Binet, séparés par l’animateur de la soirée : Thierry Hoquet. Reportage photo : Bertrand Gaudillère / Item

 

 

Un personnage finalement passionnant

« La vie de Barthes n’est pas un roman d’aventure. » Tiphaine Samoyault le sait et Laurent Binet aussi : il a été très malade, a passé une grande partie de sa vie au sanatorium. Son père est mort durant la Première Guerre Mondiale, sa mère lui vouait un amour inconditionnel…

Barthes était un personnage marginal. Il a découvert son homosexualité très tôt, il s’est senti différent. Et même dans le monde universitaire, il a eu du mal à se faire une place, car il n’est pas passé par les institutions traditionnelles. « Mais il transformait ses faiblesses en forces » affirme la biographe. « Plus j’étais dedans, plus je trouvais cette vie passionnante. Il est comme un agitateur souterrain : plus puissant qu’il n’y paraît. » Le travail effectué par Barthes, ses recherches sur la sensibilité au discours peuvent être éclairants : il nous évite de tomber dans la spirale de la manipulation et nous apporte une faculté de décodage.

Fiction et réalité

Dans les deux ouvrages on retrouve les mêmes personnages. Barthes, évidemment, mais Foucault apparait comme central, surtout dans la fiction, où la relation amoureuse qu’ils entretiennent est plutôt torride.. Tiphaine Samoyault y consacre un chapitre également. Peut-on aller jusqu’à dire que La Septième Fonction du Langage éclaire la vie de Barthes ?

A l’écoute de cette question, Laurent Binet est catégorique et « psychorigide ». Pour lui, la fiction ne permet pas de comprendre la vie si elle en est la seule grille de lecture. « Pour écrire l’assassinat fictif de Barthes, j’ai utilisé des choses et des idées qui ont existé, mais je ne crois pas que la fiction révèle la vie dans ce qu’elle a d’individuel. Si vous voulez connaître vraiment la vie de Barthes, il faut en lire une biographie sérieuse. Par contre, la fiction construit la légende.»

Tiphaine Samoyault rejoint ce point de vue : « La fiction n’éclaire pas la vie dans l’importance, la présence qu’elle a eu dans l’histoire. Mais Barthes suscite la fiction, on voit bien que sa vie suscite les passions, bien qu’elle n’ait pas été une véritable aventure. Ce qui est intéressant, c’est que Barthes lui-même avait réfléchi à cette question à travers l’exemple de Proust, qui a écrit de grandes œuvres mais dont l’existence même n’était pas une aventure non plus. Je pense que ces vies un peu vides, beaucoup de gens ont envie de les remplir, de les expliquer, et d’en écrire des fictions. »

La fiction ne permet pas d’éclaircir de manière factuelle la vie de Barthes, elle permet néanmoins de se familiariser avec l’époque dans laquelle Barthes à évolué et son environnement le plus proche.

Si l’on prend un peu plus de hauteur sur ce que peut nous dire la fiction à propos de Roland Barthes, c’est qu’elle est révélatrice de son poids dans l’univers intellectuel français, mais pas seulement. Révélatrice également du fait que le personnage intéresse au point que, 100 ans après sa naissance, il devienne le personnage central d’une fiction, et que des personnes soient intéressées pour la lire. En effet, Laurent Binet a reçu le prix Interallié 2015, et les romans qui en sont récompensés s’écoulent habituellement à 90.000 exemplaires.

Un va-et-vient entre biographie et fiction

Dans une ambiance bon enfant, Tiphaine Samoyault a raconté volontiers des anecdotes sur la vie de Barthes, mais aussi les travers qu’elles peuvent engendrer :

« La difficulté, c’est de ne pas se laisser étouffer par les détails. Mon travail de biographe est différent de celui de l’historien. Il faut faire le tri des anecdotes récoltées, et des erreurs qui peuvent s’y glisser, volontairement ou non. »

Laurent Binet et Tiphaine Samoyault, en choisissant Barthes comme personnage central de leurs ouvrages respectifs, travaillent avec une quantité de matière vraiment importante. La biographe le reconnaît :

« Barthes s’archivait lui-même, il voulait être clair. Ces archives personnelles et celles d’autres témoins nous conduisent à une documentation considérable. Le but de la biographie n’est pas de rassembler ces différents bouts de matériau, mais c’est de les organiser et de les expliquer de telle manière qu’ils acquissent du sens. »

Une des différences principales entre le romancier et la biographe est que le romancier peut choisir ses anecdotes, même quand elles sont insignifiantes dans l’existence du personnage, et en amplifier ou non la portée. Il a finalement plus de libertés que la biographe, les résultats attendus sont complètement différents.

Comme il le dit lui-même, Laurent Binet a travaillé sur la légende de Barthes, et non sur sa vie. Là où Tiphaine Samoyault cherche la vérité et est incapable de lier fictivement les événements, lui exagère, caricature parfois l’histoire, la réécrit pour en faire un roman. S’il n’a pas « tué » Roland Barthes (puisque les circonstances de sa mort sont dans le livre similaires aux faits réels, il transforme l’accident en assassinat), Laurent Binet part de la légende incarnée par le penseur du XXe pour construire son intrigue, et l’exploite jusqu’à participer lui-même à la construction de la légende du personnage. Il donne un écho à son existence un siècle plus tard.

Finalement, l’assassinat fictif de Roland Barthes par Laurent Binet ne nous apportera pas la valeur ajoutée de la véracité ou de la compréhension de son oeuvre, ni même de sa vie dans ce qu’elle a de « vrai ». Ce roman nous permet néanmoins de saisir tout le poids de Barthes dans la littérature française, et participe à la construction de la légende de cet auteur.

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