Écrit en rapport avec Entretien autour de la peur

Peut-on trouver des réponses à nos problèmes dans le passé ?  Non, répond Patrick Boucheron, historien et auteur de Conjurer le passé, essai sur la force politique des images (Seuil). Au risque d’être à contre-courant, au moment où le « C’était mieux avant » séduit en librairies. Devant les lycéens, et en discussion avec Corey Robin, le médiéviste plaide pour une « actualisation » de l’histoire. 

Patrick Boucheron et les deux modérateurs de la conférence au Lycée Rosa Parks de Neuville © Mickael Chailloux

Patrick Boucheron et les deux modérateurs de la conférence au Lycée Rosa Parks  © Mickael Chailloux

Professeur d’histoire médiévale à la Sorbonne (Paris 1), Patrick Boucheron est venu présenter son dernier livre. Dans Conjurer la peur, il s’intéresse à la ville de Sienne, en 1338, alors dirigée par un Conseil des 9. Ces derniers sont élus, dirigent collégialement, et ont leur « compte bancaire » sous contrôle des citoyens. En 1345, des troubles surgissent et le système dérape vers le pouvoir autoritaire d’un seul.

Deux ans auparavant, le peintre Lorenzetti produit une fresque qui montre le bon gouvernement, et les effets d’un mauvais gouvernement. Cette image a fortement intéressé Patrick Boucheron, dans la popularité qu’elle aura plus tard. D’où son actualisation : elle évoque des problématiques qui sont toujours actuelles.

Histoire d’une actualité, actualité de l’histoire

La fresque du bon gouvernement, au Palazzo Publico de Sienne, en Toscane

La fresque du bon gouvernement, au Palazzo Publico de Sienne, en Toscane © DR

 

Au-delà de l’histoire siennoise, ce qui interroger Patrick Boucheron, c’est sa permanence dans l’actualité. « Je fais des ponts, assure-t-il. De mon côté, je construit une rive du pont, mais il s’adresse à quelqu’un d’autre. »

Et la peur dans tout ça ? Dans une tribune publiée dans le Huffington Post, il note

« la mission politique qu’Ambrogio Lorenzetti lorsqu’il peignait à fresque […] les effets du gouvernement de la cité – cité en paix, cité en guerre. Il ne s’agissait alors ni de rassurer ni de terroriser, mais de rendre visible, tangible et manifeste le danger qui vient ».

Il fallait alerter le peuple en quelque sorte.

Spécialiste d’histoire globale, voulant « décentrer le regard », Patrick Boucheron est l’auteur d’une somme sur l’histoire du XVe siècle. Sans anachronismes, mais inscrit dans le temps présent, le chercheur nous a accordé un entretien. Son dernier livre, à propos de la « fresque du bon gouvernement« , lui a pris 10 ans d’enquête.

Ce matin, les lycéens vous ont beaucoup interrogé sur le rapport entre l’actualité et le passé, à travers votre dernier livre, Conjurer le passé, essai sur la force politique des images. Comment analysez-vous cette masse de questions ?

C’est ce que j’espérais. J’avais aussi pensé que ce livre pourrait être un bon objet pour des rencontres. Pour cela, il fallait faire la moitié du chemin. Il fallait qu’il demeure à mi-pente des inquiétudes contemporaines, qu’il pose des questions sans réellement suggérer des réponses. Je suis très heureux de voir que mes perches soient saisies.

Pourquoi cela ? Parce qu’aujourd’hui, nous vivons une période de désarroi idéologique, de désorientation. Je ne crois pas du tout que le passé soit une bouée nostalgique (le « C’était mieux avant »). Les histoires que je propose montrent que ce n’était pas mieux avant, et ne laissent aucune issue à la réaction (dans le sens : revenir à l’ordre ancien, supposé meilleur). Elles multiplient l’expérience : il y a des personnes qui, il y a très longtemps, ont fait l’expérience de problèmes qui sont sensiblement comparables à ceux que l’on vit.

La corruption, par exemple, est une problématique très ancienne, qui existait déjà à Sienne lors de l’époque du Conseil des 9…

Il n’y a pas de lois de l’histoire. Ou plutôt, l’histoire n’a qu’une loi, c’est de ne pas en avoir. Il faut bien s’en persuader : on est habitué à penser en chaîne de causalité, et on apprend l’histoire de cette manière. Comme une succession de faits qui s’enchaînent. Au fond, pour moi, la difficulté est de rendre sensible l’imprévisibilité. L’histoire nous surprendra toujours. A certains moments, il est utile de comparer des mécanismes qui peuvent se ressembler.

En l’occurrence, ce qui m’intéressait ici, c’était de savoir ce qu’était un pouvoir autoritaire, et comment survient-il dans un régime démocratique. Il se développe dans le cadre de lois républicaines,et les dominés le font souvent advenir. Il est utile de se remémorer ces mécanismes sans penser qu’ils vont advenir de la même manière.

« Se souvenir des images sidérantes »

L’histoire est-elle un éternel recommencement ?

L’histoire begaye, comme disait Marx. Recommencer l’histoire, cela signifie qu’elle fonctionne comme le poisson rouge qui tourne dans son bocal. Il ne s’ennuie jamais et pense toujours qu’il s’agit du premier tour. L’histoire est plutôt un retour qu’un recommencement.

Vous avez abordé ce soir la question de la peur et de la force politique des images, comme l’indique le sous-titre de votre livre. Existe-il aujourd’hui une image de la même ampleur que fut celle de Lorenzetti à Sienne en 1337 ?

Oui, cela existe. Il y a une thèse courante sur la force politique des images : on verrait tellement d’images que ces dernières seraient inefficaces. Je n’y crois pas. Il suffit de revenir sur notre propre expérience de citoyen pour se souvenir qu’il y a des images qui nous ont sidéré. On peut parler du 11 septembre dans l’histoire américaine, comme le fait Corey Robin dans son livre, où cet événement doit être cité un nombre important de fois.

En revanche, ce qui est propre à la période que j’ai étudié, c’est la capacité de l’art contemporain à prophétiser ce qui va arriver. Est-ce que l’art contemporain est toujours, comme l’appeler Walter Benjamin « une prophétie » ? Je m’interroge.

Les citoyens de Sienne avaient-ils peur de ce qui allait arriver ?

En histoire, on ne peut pas sonder les cœurs ou les reins. Malgré tout, je pense qu’on en a fait beaucoup sur le pouvoir terrorisant des images au Moyen-Age. On imagine que les images ont un effet immédiat sur les populations. Tout démontre le contraire. On a des témoignages de prédicateurs qui, par exemple, se plaignent de leur faible efficacité.

A vrai dire, on a toujours sous-estimé la capacité des sociétés à feinter. L’historien sous-estime très souvent l’ironie. En grand admirateur de Machiavel, je pense qu’il est plus souvent ironique qu’on le pense. Mais à quel moment dans son oeuvre ? Difficile de le savoir.

« Nos questions actuelles sont d’anciennes questions réactualisées »

Vous avez beaucoup insisté ce matin sur le rôle de l’historien et de l’actualisation. Que vouliez-vous dire en parlant de cela, et comment gérez-vous le lien avec l’actualité ?

C’est vrai que j’insiste beaucoup sur cela, peut-être trop et pas de manière complaisante. Les historiens doivent s’interroger en permanence sur le sens de ce qu’ils font.Historien n’est pas une activité libérale, mais subventionnée. Faire ce métier ne va pas de soi.

L’intérêt pour le passé est toujours à construire. Je sais très bien que, du point de vue des pouvoirs publics, il va falloir justifier de nos objets d’étude par les échos que cela peut produire. J’entends ce que vous dites, l’obsession de l’actualisation : elle peut être dangereuse dans le sens ou, peut-être, l’histoire doit aussi se justifier par le fait que « c’est intéressant en soi ».

L’actualité n’est donc plus qu’une accroche pour intéresser le lecteur…

C’est pour cela que c’est intéressant en soi. Une fois posée cette autocritique, si je parle sans cesse d’actualisation, c’est pour rappeler que nos questions actuelles sont d’anciennes questions réactualisées. Très rares sont les questions neuves qui surgissent dans la société.

Même les questions qui nous semblent très liées à notre modernité comme la bioéthique médicale sont de très anciennes questions. La bioéthique médicale, c’est l’usage des corps. Si on considère seulement que la bioéthique est informée par la génomie et thérapies géniques, et qu’elle ne vient pas de très loin, on se trompe. Parler de l’actualisation historique, c’est rappeler que toutes nos questions peuvent être historicisées.

Peut-on trouver des réponses dans le passé, alors ?

Non, je ne crois pas. Si on pose des questions au passé, le passé peut répondre. Si on demande « Que s’est-il passé à Sienne en 1338 ? », on peut savoir. Si on pose la question « Et nous, qui sommes dans une situation comparable à celle des Siennois en 1338, que faire ? », l’histoire ne répond pas. Les réponses sont politiques.

Pendant la conférence avec les lycéens, vous avez dit : « On ne choisit pas ses sujets, cette image me regarde depuis très longtemps ». Vous avez travaillé pendant 10 ans sur la fresque de Lorenzetti. Pourquoi cette image vous a marqué aussi profondément ?

Cela a à voir avec l’émotion. Quand je dis « ça me regarde, ça vient me chercher », cela m’émeut. Comment prendre en charge cette émotion dans un travail d’histoire ? C’est une question historique.

Propos recueillis par Mickael Chailloux

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