Écrit en rapport avec AIR, AIR 2017, Reportages | thème: que peuvent les mots ?

Les Assises Internationales du Roman avaient à peine commencées que, déjà, l’on entrait dans le vif du sujet : que peut un écrivain, une œuvre, une langue, pour faire face au pouvoir ? C’est à cette question intemporelle qu’essayait de répondre la table ronde “Lutte et Résistances : que peuvent les mots ?” du lundi  29 mai 2017 à 21h, à laquelle étaient conviés Ece Temelkuran et Kamel Daoud, respectivement auteurs de “A quoi bon la révolution si je ne peux danser” et de “Meursault, contre-enquête”. L’entretien fut vif et passionnant, et ce malgré la chaleur estivale qui avait envahi la salle dite du “hangar”…

La rencontre fut également plongée dans un univers bilingue, ce qui n’était pas un hasard : les deux auteurs savaient parfaitement s’exprimer dans deux langues, et la thématique des langues fut une des premières abordées. Alors que Kamel Daoud voyait dans le choix de la langue d’écriture un choix symbolique, Ece Temelkuran soutenait que l’essentiel n’était pas celle-ci, mais le sujet, la thèse soutenue et, comment ceux-ci étaient abordés. Lui avait choisi le français pour ses livres par goût, et elle voyait là un moyen de s’interroger sur la façon dont le pouvoir pouvait se servir du langage.

C’est ainsi que la discussion dériva vers le sujet principal des luttes et résistances, bien que les deux écrivains préfèrent d’abord s’entretenir sur la situation au Moyen Orient, avec notamment, la censure montante au sein des différents gouvernements, et l’impossibilité pour les auteurs de s’exprimer sur certains sujets politiques. Malgré la gravité des événements, ce n’est pas sans une touche d’humour omniprésente tout au long de l’entretien qu’ils nous parlent de leur situation actuelle, de leur contexte d’écriture, du fait que les Turcs n’arrivent à expliquer les différents événements se produisant dans leur pays, qu’en annonçant que “Turkey must be an alien experiment” (La Turquie doit être une expérience exotique”), ou encore comment Kamel Daoud devait servir d’exemple pour une “démocratie façade” pour n’avoir pas vu sa vie être mise en danger pour ses écrits.

Pourtant, malgré les dangers évidents d’emprisonnement, d’exil et de censure, malgré les divergences qu’ils ont sur certains sujets, les deux écrivains voient toujours dans l’écriture une nécessité pour défendre leurs libertés. Selon Kamel Daoud, cette situation pousse à réagir, bien qu’il y ait, certes, un prix à payer “sinon, soumettez-vous et ne jugez pas les autres, c’est honorable. Pas héroïque, mais honorable”, avance-t-il. Pour Ece Temelkuran, l’écriture reste une sorte de pouvoir, qui l’aide à surmonter ses peurs, et permet de transmettre ce courage à ses lecteurs, “fears are contagious, but courage is contagious too”. Oui, il ont dû faire face au harcèlement, à certaines difficultés, mais l’écriture permet tout de même de se sentir libre, pour Kamel d’être “immortel jusqu’à (s)a mort”...

C’est sous les applaudissements chaleureux du public, qualifié de ressemblant un peu à une “réunion du parti unique”, que furent accueillis les propos des deux invités. Ce fut une rencontre inoubliable, qui marquera la mémoire de ses spectateurs et des AIR 2017, événement-phare de la Villa Gillet et de la scène littéraire internationale.

 

Esther Chatelain

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