Écrit en rapport avec Mode d'emploi 2014, ARTICLE, L'oracle et le médecin

Voilà un titre bien mystérieux : quand on pense à un oracle, il s’agit souvent de la Pythie de Delphes, oracle d’Apollon dans la Grèce Antique, ou encore à un devin charlatan tel que celui présenté dans Astérix par Goscinny et Uderzo. Quel rapport peut-il donc bien y avoir entre cette profession antique et le médecin censé me soigner ? Une question à laquelle se sont proposé de répondre le docteur Elisabeth Ollagnon-Roman, médecin généticien, Katerin Soldjhu, historienne fondatrice du collectif dingdingdong, et l’anthropologue Christine Bergé le samedi 29 novembre aux Subsistances.

La Sibylle de Delphes peinte par Michel-Ange à la Chapelle Sixtine et une pédiatre examinant un enfant : quoi de commun ?

La Sibylle de Delphes peinte par Michel-Ange à la Chapelle Sixtine Une pediatre examine un enfant 1974

 

 

Une petite mise au point : qu’est-ce que l’oracle ?

Dans l’antiquité, l’oracle est un messager des dieux, et tient une place religieuse importante en dévoilant l’avenir prévu par ceux-ci aux mortels. Il est à noter, comme le rappelle Christine Bergé, que la pratique de l’oracle était rarement faite par une seule personne à la fois et était très encadrée : dans le cas de la Pythie par exemple, deux prêtres accompagnaient toujours celle-ci, et se chargeaient de rendre claire les réponses de l’oracle. La demande suivait également un rituel bien précis.

Bon, mais quel rapport avec mon médecin ?

Le parallèle tissé entre oracle et médecin tout au long de la conférence ne s’applique en fait pas à tous, mais à ceux prédisant certaines maladies incurables comme la chorée de Huntington, une maladie génétique provoquant des troubles comportementaux et des mouvements incontrôlés. Comme le rappelle le docteur Ollagnon-Roman, nos compétences actuelles sur cette maladie se limitent à la médecine prédictive : il est possible de savoir si une personne porte le gène provoquant la maladie, mais nous n’avons pas de traitement curatif ou préventif. De plus la prédiction de cette maladie reste limitée : on peut savoir qui porte le gène, mais quand ni comment il s’exprimera. Nous touchons alors aux limites de la médecine. C’est sur cette base que le parallèle peut être tissé entre l’oracle et le médecin : dans les cas où la thérapeutique reste limitée, le médecin peut pourtant donner un diagnostic sur l’avenir du patient. Il semble alors que le médecin annonce un destin, mot qui rappelle le « fatum » latin, écrit par les dieux et contre lequel on ne peut rien. Mais, comme c’était le cas pour l’oracle antique, de nombreuses choses restent incertaines.

Une prédiction médicale… et sa continuité

Les intervenants soulignent unanimement que le rôle du médecin ne peut dans ces cas là pas se borner à l’annonce de la maladie : celle-ci pouvant avoir de graves conséquences de tous ordres (psychologiques, professionnelles, sociales…), il faut accompagner la patient. En effet, le test prédictif ayant déclenché l’annonce de cette maladie, tout comme la consultation d’un oracle, s’inscrit dans une demande d’orientation, et même si la cause du destin annoncé s’est déplacée (on n’a plus peur des dieux qui pourraient nous faire du mal, mais des gènes que nous portons en nous), il faut toujours aider le patient à continuer à vivre, comme s’efforce à le faire le collectif Dingdingdong, qui, en marge de la conférence, organisait par ailleurs un spectacle nommé Bons baisers de Huntingtonland.


Bons baisers de Huntingtonland aux Subsistances, à Lyon

La médecine prend alors une nouvelle dimension : il ne s’agit plus de trouver de soigner, mais de réinventer des moyens pour accompagner la personne, et pour communiquer avec elle une fois la maladie déclenchée (par exemple par les yeux, comme le raconte Jean-Dominique Bauby dans son livre Le scaphandre et le papillon). Christine Bergé voit d’ailleurs dans ce rôle d’accompagnateur un nouveau parallèle entre oracle et médecin, en rappelant que le philosophe grec Achille Tatius disait que « les divinités se révèlent souvent en songe aux hommes, non pas pour qu’ils évitent le malheur, mais pour diminuer leurs souffrances ». De même le médecin ne permettra pas toujours d’éviter la maladie, mais devra diminuer les souffrances du patient.

Corentin, CSI

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