Écrit en rapport avec Mode d'emploi 2014, ARTICLE, Réagir à chaud - le temps réel

Quel lien entre l’émotion et l’opinion publique ? C’est tout le rapport discuté cet après midi à Sciences Po Lyon dans le cadre de la conférence « Réagir à chaud : le temps réel ». Les conférenciers Gérald Bronner, Josep Ramoneda et Olivier Ravanello discutent des conséquences parfois négatives que l’information en temps réel provoquent. Comment des mensonges arrivent à se diffuser? Au cœur de la conférence : La question de la diffusion et de la modification de l’information quand celle-ci est diffuser en temps réel.

Olivier Ravanello, Josep Ramoneda, Rénaud Payre, Emmanuel Taieb et Gérald Bonner, intervenants au colloque "Le temps réel - Réagir à chaud" Crédits : Laurent Burlet

 

 

Joseph Ramoneda : L’indignation ne sert pas à rien

L’indignation quelques fois donne des résultats. Une immense classe moyenne est liée par les mêmes désirs d’achat et de consommation. Avec la crise, il y a l’utopie de croire que tout est possible avec en conséquence la résurgence de nouvelles formes de sentimentalité, L’aliénation consumériste avait liquidé un sentimentalisme qui revient maintenant. Comment transformer le sentiment dans l’indignation politique ?  Les médias jouent un rôle très spécial, 5 questions importantes sont à poser :

  1. Les erreurs et l’information, cela peut être très proche. Quand l’information est infinie cela peut aboutir à zéro info.
  2. L' »Hysterisation » de l’information : perte de hiérarchie et de repères.
  3. Changement du rôle du médiateur : le journaliste a un rôle fondamental de médiation.
  4. Les conséquences de la spectacularisation : Évolution de l’information politique qui ressemble de plus en plus à l’information sportive du football. En Catalogne, les chroniqueurs politiques viennent de la chronique sportive de football. Cela n’est pas un hasard.
  5. Des milliers de signes d’info qui sont répris

Gérald Bronner : la question du surgissement de la démagogie cognitive

Ce qui constitue l’objet de son attention, c’est une alliance qui a surgi dans l’espace contemporain entre une expression qui marche la main dans la main avec la face obscure de notre expression: le surgissement d’une forme de démagogie cognitive.

Le marché de l’information d’aujourd’hui, est dérégulé à cause de plusieurs aspects :

  1. Gain-keepers des années ‘60-’90: journalistes et universitaires légitimés à prendre la parole dans l’espace public.
  2. Augmentation des chaines de télé et de fréquences radio et apparition d’internet:  massification de la disponibilité de l’information  Cela aboutit à un Paradoxe: plus l’info est disponible, plus la probabilité d’aller chercher de l’information de niveau est loin. Deuxième élément est le fait qu’on peut tous nous exprimer dans l’espace public, ce qui est le code génétique de la démocratie.
  3. Diagnostic qui soulèvent quelques éléments problématiques : ceux qui vont prendre le plus d’espace ce sont “les plus fortes”, c’est à dire les plus motivés.  Les sujets qui s’imposent  sont ceux qui détiennent l’oligopole cognitif sur la toile.
  4. Concurrence, disponibilité de l’information, tout cela permet de diffuser toute sorte d’item mental.

Cela n’est pas forcément favorable au bien commun.

 Olivier Ravanello : Le journalisme travaille sous la contrainte du temps, et s’imaginer qu’on peut s’en défaire est illusoire”

Quand on se pose une question, on veut la réponse en 5 minutes. Est-ce que c’est un danger ? Car certaines captations peuvent avoir accès à certains lieux de pouvoir. Prisme d’un journaliste qui décide que telle ou telle question est importante, mais il y a des moments où des chaines d’informations continues peuvent jouer ce rôle.

L’exercice périlleux est de commenter en direct une information.

L’image suscite une émotion et cette image, on ne peut contrôler l’émotion qui va suivre. L’émotion fait partie de l’information. Dans le cas syrien, l’analyse en amont relève de la donnée (cartes géographiques établies en amont par exemple), le reportage va montrer l’émotion : le désœuvrement des personnes directement concerné par les événements. Il s’agit donc de rapprocher la data qui est froide, du reportage qui relève de l’émotion. Il s’agit donc de rapprocher l’émotion de la donnée.

Pour terminer, on demande de plus en plus aux médias de produire un travail de qualité et exigeant, exhaustif et synthétique avec de plus une éthique citoyenne.Nos sociétés ne souffrent pas d’une mauvaise information. Avec les nouvelles technologies, on a une possibilité de s’informer sur la plateforme internet. En revanche, nos sociétés souffrent de ne plus lire.

Emmanuel Taieb : Question de la pluralité des émotions et de la distance critique par rapport à celles-ci

 

Nous pouvons éprouver plusieurs émotions : la peur, le dégout etc. sans que nous commencions à les classifier. La question du premier ressenti qui est un peu brute et un ressenti de second ordre qu’on est plus à même de synthétiser.

Ici la patte des philosophes arrivent. Il y a un jeu social des émotions avec des émotions normés ou non dans certains cercles sociales. Par exemple, dans le rôle du politique, celui-ci ne doit pas réagir suite à ses pulsions émotives.

Il a l’idée que nous sommes « instrumentalisables » par le biais des émotions. Les hommes politiques vont nous vendre sur la base de l’instrumentalisation de nos émotions (question du citoyen consumériste)

La temporalité universitaire ne correspond pas à la temporalité journalistique. Le problème est que l’instantanéité de l’information journalistique rend obsolète l’analyse des universitaires puisque la puissance des images influencent indéniablement notre capacité à synthétiser l’information.

Toutefois, Il faudrait  en finir avec l’idée que l’individu est la proie de ces émotions et qu’il est au fond un “idiot émotionnel”. Trois questions que le modérateur veut poser aux intervenants pour poser le débat :

1) Question posée à Ramoneda : “On peut penser que vous avez une vision top-down et que les émotions sont manipulés par le haut, n’y a t-il pas là pour autant des émotions qui  viennent du bas ?

« C’est la question de l’hégémonie social : celui qui a le pouvoir a de facto la parole et impose forcément ces conceptions du monde. Toute la culture que nous connaissons qui s’est développé dans les années 90 montre qu’ils [les élites] ont réussi à contrôler nos émotions.

Du “bas”, les émotions provoquent quelques réactions morales qui s’épuisent rapidement : par exemple la mobilisation en Espagne s’est vite essouflé. La nouveauté est que les émotions commencent à changer de bord. Le fait qu’elle soit contrôlé par la parole d’en bas laisse à espérer un changement de gouvernance ».

2) Question posée à Ravanello : « Pensez-vous que cette sorte d’hystérisation de l’information nous cache des actualités dans le sens où les actualités disparaissent beaucoup plus vite – Celui qui gagne est celui qui résiste ? « 

Dès qu’on a consommé l’info, elle ne nous intéresse plus, une information chasse l’autre. Très vite une information est couverte, en 24h elle est traitée de façon complète, alors qu’avant cela restait pendant plusieurs jours à la une des journaux: le premier jour les faits, puis les opinions, etc.

La télévision permet aussi d’être plus passifs et de consommer l’information comme un spectacle.

Il existe le mythe du journaliste citoyen: sous prétexte que je sais écrire, je peux donner l’information. C’est une connerie. Chose fausse qui s’est répandue grâce à internet. Cela provoque une perte du lien social, en lisant le même journal cela nous oblige à se confronter tous face à la même source, alors que la fausse source, qui n’est pas dans le média, fait penser que “ce qu’on ne lit pas est vrai, alors que ce qu’on lit est faux”.

De la radicalisation sur Internet suite à la polarisation des communautés d’intérêt

 

Pour Ranavello, la vraie question est celle-ci : Y’a t-il une  radicalisation de l’information? Avec une  tendance de plus en plus accrue à lire que des sources qui correspondent à notre opinion politique ?

Notre travail aujourd’hui ce n’est pas d‘aller chercher l’information, cela tout le monde peut le faire. Mais ce qui manque aujourd’hui, c’est la capacité à « lire » l’information.

Pour Emmanuel Taieb, le réel problème des communautés qui se structurent sur Internet est que l’un des fondements de leur structuration est le rapport d’opposition face à une autre communauté, cela est exacerbé par l’utilisation d’internet.
Est-ce que les tenants des sciences humaines n’ont pas arrêté de faire le travail de  “synthétisation” après le premier ressentie émotif ? N’y a t-il pas de fait un trouble dans la sphère publique dû à la disparition de la parole scientifique à la télévision ?
Gérald Bronner réponds que « Les sciences humaines sont loin d’avoir disparus de l’espace public. Ce que je crois surtout, c’est que la fin du XXème siècle a vu émerger une série de catastrophes : la bombe atomique, l’amiante etc. « Ce que je veux dire c’est que les manifestations contre l’émergence de problèmes du aux distorsions de la science ont toujours eu lieu ».

Un usage plus massif de l’émotion ?

 

Plus on est amené à produire de l’information, plus on la produit rapidement, plus on suscite l’adhésion de l’information via l’émotion. Cela conduit-il a l’usage plus massif de l’émotion ?

Renaud Payre : Question du scoop et le risque qu’il lui est associé avec une incertitude sur l’ensemble de ce type d’information, est-ce que la conscience du risque de l’utilisation croissante de l’émotion existe ?

Réponse de Ravanello : Oui cette question existe. L’idée est que si on publie une information dont on est pas sûr, on est beaucoup plus à même de la publier, si on sait que son collègue va également la publier.

Cette tendance est dilué avec la  multiplication des médias et avec la croissante rapidité de l’information : ces deux phénomènes sont alimentés par la culture du buzz.

Autre élément important cependant pour montrer les vertus de « l’information en continue » dans les moments d’actualités types « catastrophes » : Quand vous êtes devant la télévision face à des moments catastrophes, comme par exemple le 11 septembre, la tension émotive qui est la votre est plus prégnante à ce moment-là. Et si vous arrivez à ces moments là à donner des informations de background (la logiques des acteurs du conflit en question, la reproduction des cartes géographiques, les différentes données économiques), nous vous donnons une quantité d’information colossale. Or quand à froid, je donne des informations, il est beaucoup plus facile que le spectateur “décroche son attention”.

L’Emotion permet de capter l’intention et donc c’est à ce moment là qu’il faut produire le maximum d’informations qui fait sens le plus vite possible.

– Emmanuel Taieb: Avez-vous la possibilité parfois de prendre plus le temps dans la réaction à chaud?

Ravanello: Le drame avant l’information en continu, c’est qu’on avait que deux minutes pour présenter l’information, quel que soit l’importance et urgence de cette information. Aujourd’hui l’information en continu permet d’avoir deux heures d’information.

Bronner: L’information est devenue pléthorique, mais ce qui est devenu rare c’est l’attention.

– Qu’est-ce qu’on fait donc quand on est professionnel pour essayer d’avoir l’attention de nos spectateurs?

Les journalistes sont dans une structure de contraintes, quelque chose qui ressemble à un dilemme du prisonnier : Si quelqu’un dit une vérité, ce ne sera pas nous qui l’aurons dite en premiers. Mais d’un autre coté, il y a le risque de dire une bêtise.

Une démocratie de la connaissance ce serait des citoyens qui ont appris à reconnaitre les situations piège. Quand l’on connait un bon nombre de stéréotypes et légendes urbaines, on peut déjà se méfier d’une série de bêtises.

Il faudrait une “Démocratie de la méfiance”.

La parole est donnée au public

 

– Vous nous avez expliqué que vous profitez des moments d’émotions pour faire passer l’information mais n’est-ce pas pour autant de l’émotion sans information ? (information en continue autour des breaking news) Aussi la question de la sélection de l’information. On voit toujours les mêmes narrations de l’information : Les chômeurs qui sont à la solde des aides sociales.

Ravanello : Question du média qui doit organiser la parole politique. Nous ne sommes pas maîtres de la déclaration du matin du ministre qui déclare “il y a beaucoup de “profiteurs” de l’allocation chômage”. On ne peut pas juger de son propos car il est en charge.

Le rôle d’un média est d’organiser le débat politique.

Dernier point sur le terrorisme : “Mal nommer les choses c’est ajouter du malheur au monde”. Quand vous parlez de Terrorisme, la question cruciale est de savoir qu’est-ce qu’on qualifie de terrorisme ?

Quand vous qualifiez un mouvement de terroriste, on entre de facto dans un débat politique : Yasser Arafat, Nelson Mandela etc. ont été qualifiés de terroristes. Cette étiquette est une façon de qualifier un mouvement non légitime. Dans cette perspective on doit toujours revenir à l’interrogation de la question de fond : la légitimité des positions politiques du mouvement.

Dans le cas de l’EI (Etat Islamique), on se doit d’expliquer les ramifications historiques et stratégiques du mouvement. Si on en reste seulement à l’étiquette “terrorisme”, on risque de réagir seulement selon un filtre idéologique.

Gerald Bronner ; Une question fondamentale est l’anomie (perte de valeurs communes) qui est générée par la polarisation des clivages ayant lieu sur la toile.

 

 

 

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