Écrit en rapport avec Mode d'emploi 2014, ARTICLE, L'émotion et le chercheur

Live blogging de la table ronde du festival sur la question de l’empathie du chercheur face à son sujet d’étude avec les chercheurs Samuel Lézé, Hélène Dumas et Isabelle Delpla. L’émotion et le chercheur : ennemis ou amis ?

Table ronde l'émotion et le chercheur.

Embrasser ses émotions

Les trois chercheurs Samuel Lézé, Hélène Dumas et Isabelle Delpla nous expliquent comment mettre à profit les émotions dans le travail de recherche.

Inévitablement, sur le terrain, le chercheur fait face à des émotions ou des affects, qu’une lecture superficielle de la neutralité axiologique inciterait à rejeter. L’anthropologue Samuel Lézé préconise au contraire d’utiliser les « bonnes » émotions provoquées à chaud pour en tirer des évaluations morales : « On assiste à une inversion des valeurs : il y a 40 ans on parlait de subversion et aujourd’hui on parle d’éthique ».

 

Pour Hélène Dumas, historienne spécialiste du génocide des Tutsi rwandais, l’expérience de recherche est tant morale que physique : « l’émotion est productrice de sens et de connaissance« .

 

Gérer le traumatisme avec des comédies romantiques

Le problème ne serait donc pas l’émotion en elle-même, mais se familiariser avec elle, l’apprivoiser pour en tirer du sens. Pour Isabelle Delpla, le vrai problème est en réalité la préparation du chercheur face à l’émotion. « Je ne suis pas sûre que l’on soit sortis de l’époque positiviste« , déplore-t-elle. Elle regrette qu’aucune formation spécifique ne soit proposée au chercheur. « En rentrant du terrain, cauchemars et dépressions nerveuses sont d’une certaine manière normales, et même inévitables. Chacun le gère comme il peut. Pour moi, ça a été en regardant des comédies romantiques américaines. »

 

Autre piège à éviter : le comparatisme. Les chercheurs rappellent qu’il est impossible de s’investir aussi intensément dans n’importe quel sujet. Isabelle Delpla raconte que si elle a pu travailler en profondeur sur le massacre de Srebrenica, elle a refusé d’effectuer le même travail sur les viols en temps de guerre : « Ma condition était que cette recherche soit purement théorique. Je ne voulais pas même lire les témoignages écrits des victimes. L’implication aurait été trop forte. » L’atout majeur réside alors dans le travail de groupe. Travailler à plusieurs permet de mettre de la distance par rapport à son objet d’étude.

 

Cauchemars, dépressions ? Comment rester optimiste ?

Après avoir recueilli les témoignages de victimes de guerres, de génocide, après s’être confronté physiquement et moralement à la réalité de massacres inhumains, comment continuer à croire en l’Homme ? Isabelle Delpla insiste sur la nécessité d’optimisme : « Il faut savoir reconnaître ce qui nous permet de croirecomme par exemple la foi en la justice, ou la foi en la recherche. Nous avons besoin de croire que nous, chercheurs, nous pensons, alors que ceux qui font le mal ne pensent pas. Ainsi, par la réflexion, par la recherche, nous sommes sauvés ».  

 

Il faut sortir de la réflexion dualiste qui opposerait la théorie cognitive et le ressenti, l’émotion. Les deux vont de pair et le travail du chercheur sur le terrain ne serait pas complet si l’un de ces deux éléments venait à manquer. Le chercheur doit savoir utiliser son émotion après coup, « à froid » pour en tirer une autre forme de savoir.

 

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