Écrit en rapport avec Mode d'emploi 2014, ARTICLE, Entretien autour de la peur

La peur est l’arme privilégiée des gouvernements pour le contrôle des masses. Questionner les conditions de sa formation, c’est questionner les mécanismes du pouvoir.

Rencontre accueilli par SciencePo Lyon et animée par Renaud Payre, professeur de science politique à Lyon, avec Corinne Manchio, historienne de la pensée, enseignante à Paris VIII, Corey Robin, politologue étasunien et Patrick Boucheron, historien médiéviste.

 

« Allégorie du bon gouvernement » d’Ambrogio Lorenzetti, palais communal de Sienne

« Allégorie du bon gouvernement » d’Ambrogio Lorenzetti, palais communal de Sienne

« La peur, parfois irrationnelle, reste au fil des siècles une arme politique redoutable ».

Corey Robin : « La première chose que je voulais faire remarquer ce soir à propos de la peur, est l’écart qui existe entre le ressenti psychologique des individus vis à vis des politiques et la puissance des infrastructures qui les entourent (NSA, CIA..). » […] »Un très bon exemple en a été fait cette semaine, c’est la situation à Ferguson » (ndlr : Au US, où un jeune noir a été abattu par un policier et en proie à des émeutes suite à une décision de justice)

Libération d’aujourd’hui fait, remarquer dans ses pages intérieurs, qu’un jeune noir-américain avait environ 27 fois plus de chances de se faire tuer par des policiers aux USA qu’un jeune blanc.

Patrick Boucheron : « Nommer la peur, c’est le premier pas des dirigeants pour faire que les masses puissent rester alertes. La désigner, donner une forme tangible à une idée diffuse qui infusait la société. Ce fût toute l’oeuvre du peintre siennois Lorenzetti, qui voyant la République de Sienne s’arquebouter sur les principes conservateurs sensés sauver la cité, va se faisant faire entrer l’autoritarisme au sein même des mécanismes démocratiques. Une nouvelle forme de peur, celle de la répression du gouvernant, va entrer dans la cité, une peur que la langue de l’époque ne pouvait pas désigner. Le peintre a pu lui donner une forme, celle d’un femme les yeux révulsés, en haillons. On a ensuite cherché chez les grecs, chez Aristote, un concept qui puisse nommer cette peur immatérielle : « tyrannus », le tyran. Une fois désigné, la peur peut déborder le périmètre que le dirigeant lui avait assigné, et faire son œuvre de contrôle des consciences. La peur est le premier pas pour se faire obéir. »

« Il faut bien qu’ils (les dominants) aient peur de quelque chose. »

 

Patrick Boucheron encore, : « Machiavel nous est ici une ressource d’intelligibilité aussi tenace et crédible que le gros se pointe devant nous. »

« Machiavel disait les États ne s’ordonnent pas sans danger et c’est ce qui les constituent. C’est l’équilibre entre deux humeurs, celles des dominants qui cherchent à conserver leur position et celle des dominés. C’est ce qui fait de la dispute le principe même de cet ordre social et une république, c’est la mise en scène harmonieuse d’une telle entente. Ce principe de division est au cœur de la cité, comme chez les Grecs aussi »

De quoi les dominants ont peur : de la justice? mais si la justice ne fonctionne plus? […] où est la république? Il faut bien qu’ils aient peur de quelque chose.
“Walter Benjamin ( qui se suicida en 1941 en Espagne, n’entrevoyant aucune perspective future face aux victoires des Nazis qu’il fuyait. disait, les parlementaires de Weimar ne se rendaient pas compte des forces qui la constitue. “

« Réorienter sa peur, qu’elle devienne vigilance. »

Patrick Boucheron nous indique qu’il y a différents types de peur, dont l’une est salutaire : c’est une peur réorientée, que l’on appelle aussi une peur critique. C’est une peur réorientée vers les cibles vraiment importantes, celles de la possibilité d’une tyrannie, et non pas vers les ennemis désignés par le pouvoir. C’est une peur qui relève bien plus de la vigilance et de l’alerte, consciente, active, productive, plutôt que de la peur qui enferme, celle qui craint la répression et qui pétrifie l’action individuelle et collective.

Cette peur alerte est elle aussi représentés sur la fresque de Lorenzetti, sous la forme d’une femme, symbolisant la paix et la sérénité. Toute guerre se terminera. La paix est l’état qui suit la guerre, mais qui n’est pas lavé de la peur que la guerre a créée. Sauf que ce n’est plus la peur tournée vers les ennemis, mais celle qui subsiste une fois que ceux-ci ont été détruits, une peur créée de toute pièce par les dirigeants qui avaient besoin d’elle pour contrôler les masses. C’est cette peur inventée qui est la plus dangereuse, et qu’un état de vigilance et d’alerte est seul à même de résorber.

Corey Robin : “Le travail d’un souverain est de créer un endroit sublime et agréable pour ses sujets. Donc, la peur en est bien lointaine. Mais pour une puissance impériale, tout le reste du globe devient une menace potentielle”

“Entretenir le désir est la manière la plus souple de maintenir le système. Il y a une certaine catégorie de la population qui a accès à des choses qu’une autre ne peut pas. Et le désir n’est pas fait pour ‘’paralyser’’ les populations, mais pour inspirer leurs actions”

Invoquant Saint-Just et Robespierre : “Dans la tradition révolutionnaire, la terreur a joué un grand rôle. La manière dont la droite parle de la terreur, la terreur est significative pour mobiliser une ressource sur laquelle vous avez un monopole fragile. Et au sujet du monopole de la violence, le parti de la révolution avait une position très précaire sur ce monopole”

Et les terroristes n’ont pas le monopole de la violence, donc ils essaient de frapper fort. Mais la terreur n’est pas une fin, c’est un instrument au service d’un accomplissement. […] Vous avez besoin de menaces pour aboutir à un homme nouveau.”

Par Elie Cortine et Alexandre Vella

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