Écrit en rapport avec Mode d'emploi 2014, ARTICLE, Pourquoi la philosophie raconte-t-elle des histoires ?

La philosophie n’est plus reine et aspire à sa révolution. Une révolution des minuscules nous dit Guillaume Le Blanc, professeur de philosophie à Bordeaux. Une révolution contre l’universalisme et le tout concept, une révolution pour que la philosophie recommence à raconter des histoires qui parlent du présent et nous aide à le dépasser

©Sr.X Flikr

©Sr.X Flikr Marx et Nietzsche, deux penseurs à la critique sociale aiguisée

Toute fin porte en elle les éléments de son renouveau. Et la philosophie contemporaine pourrait bien être à la croisé des chemins. La reine des sciences peine aujourd’hui à contribuer au débat et à l’explication de nos sociétés marquées par les changements sociaux et l’individualisme. Elle ne produit plus de contes ou de mythes fondateurs à mêmes de nous ouvrir à la compréhension de notre temps et capable de rendre celui-ci intelligible. C’est donc par un retour aux histoires philosophiques que la discipline mère entend s’inscrire à nouveau au cœur des réflexions qu’imposent notre temps.

« Il faut parfois mentir pour dire la vérité » explique sereinement Thierry Hoquet, professeur de philosophie à Lyon III, à l’assemblée venue assister à la conférence du festival mode d’emploi intitulée : « pourquoi la philosophie raconte-t-elle des histoires ». Si les philosophes antiques opposaient le mythos au logos, les contemporains venus débattre s’accordent au fait que le mythos peut prolonger le logos. C’est là tout le paradoxe de ces histoires qui racontent ce qui ne peut l’être.

Mis à mal par la théologie pendant presque deux millénaires, la philosophie a ressuscité avec la (re)découverte des textes antiques par les auteurs de la renaissance. Mère de toutes les sciences au XVIIIe siècle,  »l’amour de la sagesse » a inspiré plusieurs générations d’auteurs jusqu’à qualifier la pensée des lumières. Guidée par la recherche de l’universalisme et génératrice d’une critique sociale aiguisée, la philosophie des lumières s’est imposée comme piédestal à l’œuvre révolutionnaire, progressiste et libérale. C’était une philosophie qui racontait des histoires. Voltaire en était le maître, Candide et L’Ingénu demeurant des références de contes philosophiques.

Vaincue par la science et ses progrès fulgurant du XXe siècle, la philosophie vit une crise existentielle. « La philosophie est devenue un problème pour elle-même », constate Guillaume Le Blanc, enseignant à l’université de Bordeaux. Le problème semble justement être l’érection d’une philosophie universitaire davantage tournée sur l’histoire de sa discipline que sur  »l’amour de la sagesse ». Mouvement qui démarre avec Kant et un petit chapitre consacré à l’histoire de la philosophie à la fin de critique de la raison pure , mouvement qui prend de l’ampleur avec Hegel.

 

Le deuil de l’universalisme

 

Alors, Guillaume Le Blanc propose «  de faire un pas de côté » et de s’interroger sur ce qu’est la philosophie en tant que telle. Ce pas de côté consiste à « faire une philosophie des minuscules », c’est-à-dire une philosophie des anonymes, une philosophie des voix ordinaires. « Ces voix minuscules montrent qu’il y a une extrême diversité dans le vivable et non le portrait robot du genre de vie qu’on devrait mener », nous dis le philosophe. Dès lors, la philosophie s’institue comme « l’hallucination des vies » ; « c’est appréhender une vie n’ont pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle peut-être ». Et cela propose une nouvelle articulation entre le domaine du conceptualisable et du vivable.

Cette révolution philosophique s’appuie également sur le deuil de l’universalisme, thème cher aux lumières. C’est aussi repenser l’usage des concepts. « Il faut se séparer de l’idée que la philosophie est concept, Platon n’en usait pas, Nietzsche non plus », exprime Avital Ronnel, philosophe étasunienne invitée de la conférence.

Faire la part belle aux particularismes, reconnaître la multiplicité de l’être ou être condamné au mutisme, la philosophie entame sa révolution, celle des histoires en minuscules qu’il s’agit maintenant de raconter.

C’est qu’il y a un réel enjeu à réussir à raconter des histoires qui parlent du temps présent. D’autant plus que celui que nous vivons est empli de  »crises » que l’on peine à comprendre. En fait on peut même associer à  »crise » un myriade de mots. Crise sociale, crise politique, crise des États, crise économique, crise de la citoyenneté, crise des identités, crise politique… C’est ainsi qu’on qualifie les choses que l’on peine à expliquer. Mais ayons confiance, la philosophie est à l’aube du renouveau, et poser des mots sur ce que nous vivons, quitte à se raconter des histoires, « à mentir pour dire la vérité » est la première étape vers la compréhension de ce qui nous échappe.

Alexandre Vella

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