Écrit en rapport avec Avis d'expert mode d'emploi 2013, Edito mode d'emploi, La manufacture humaine - de la greffe au cyborg, Mode d'emploi 2012, Mode d'emploi 2013

[Mode d’Emploi] Nous accordons de plus en plus d’importance à notre corps et à l’image qu’il renvoie de notre personne. Les publicités sont les premières à témoigner de cette attraction croissante pour la recherche de la perfection, aussi bien au niveau de notre apparence que de nos capacités physiques et mentales. Comme si l’Homme, dans une quête interminable, cherchait à se perfectionner sans limite. L’homme devient-il de plus en plus artificiel  ? Des élèves de terminale à Saint-Etienne s’interrogent sur le rapport de l’homme avec les nouvelles technologies et les progrès scientifiques.

L’Homme a cherché au cours de l’histoire à améliorer ses conditions de vie, ses capacités physiques et intellectuelles, son apparence. Les progrès techniques lui ont permis d’acquérir une maîtrise toujours plus grande de son corps, et ce dans de nombreux domaines : esthétique, diététique, athlétique, médical, génétique. Cette évolution est telle que la nature même de l’Homme semble en être profondément transformée, au point qu’il est devenu difficile de distinguer, en nous, ce qui relève du « naturel » et du « culturel ».

L’artificiel prend le pas sur le naturel

Il y a notamment d’innombrables pratiques qui ont pour vocation de modifier l’apparence du corps, depuis les gestes les plus ordinaires (se couper les cheveux ou les ongles, se raser, s’épiler) jusqu’aux expériences les plus extrêmes (comme celles de certains artistes contemporains qui « interviennent » sur leur corps pour le transformer en œuvre d’art). Que l’on songe encore au tatouage, au piercing, au culturisme ou aux multiples possibilités offertes par les progrès de la chirurgie esthétique : y a-t-il encore dans les formes et les caractéristiques esthétiques de notre corps quelque chose de « naturel » ?

Des organismes modifiés

On pourrait poser la même question au sujet de l’alimentation : nos pratiques alimentaires se sont considérablement modifiées et diversifiées. Entre les fast-food qui utilisent des procédés pour retarder la sensation de satiété, les aliments à base d’OGM et les produits « bio » qui se multiplient sur le marché sans être toujours conformes aux exigences auxquelles ils sont censés satisfaire, en passant par les innombrables régimes amaigrissants qui provoquent des carences et des déséquilibres de toutes sortes, la vie moderne transforme nos corps en organismes diététiquement modifiés et brouille un peu plus la frontière entre corps naturel et corps artificiel.

La perfection avant tout

Cette frontière est également remise en cause, c’est encore plus évident peut-être, par le travail de la médecine. Celle-ci a en effet changé de fonction : il ne s’agit plus seulement de réparer, de prévenir, de soigner, de guérir, mais aussi de perfectionner le corps et d’augmenter ses capacités. Que l’on pense à toutes ces petites machines que l’on sait aujourd’hui implanter et greffer dans le corps (neuro-puces, pace-maker, etc.).

Une réalité culturelle

Le sport, enfin, contribue à faire du corps une réalité culturelle. Le haut niveau cherche les records et la performance, le dépassement de soi et des autres ; le sport-loisir permet de « s’entretenir » ou de se divertir, de trouver un équilibre ; le sport de rééducation permet de récupérer les capacités qu’on a perdues. Sport de conquête ou de reconquête, sport d’épanouissement personnel, dans tous les cas le corps est transformé, « cultivé » et doté de nouvelles aptitudes.

Y a-t-il dès lors encore un sens à distinguer, en nous, du naturel et de l’artificiel ? Cette question de la frontière, de la limite entre « nature » et « culture », lorsqu’on parle de l’homme et en particulier de son corps, ne constitue-t-elle pas finalement un faux problème ? Ce qui définit le corps humain, n’est-ce pas précisément qu’il est, de part en part, l’objet et l’enjeu, le lieu d’une élaboration permanente, d’une construction « culturelle » ?

Les élèves de la Terminale S5 du lycée Jean Monnet, Saint-Etienne

Le corps : un concept sociétal et individuel

Que le développement des nouvelles technologies brouille de plus en plus les frontières entre le naturel et l’artificiel, c’est un fait aujourd’hui généralement admis. Faut-il pour autant en conclure que la question de la limite entre « nature » et « culture » constitue un faux problème lorsqu’on parle de l’homme et, en particulier, de son corps ? Pouvons-nous croire que le corps humain n’est que le fruit d’une « construction culturelle » ?

Le corps : un produit culturel ?

Si le corps est toujours tributaire des conditions culturelles et sociales qui varient au fil des siècles, il paraît difficile de le réduire entièrement à un produit « culturel ». A moins d’ignorer ou de nier l’importance du monde phénoménal, c’est-à-dire le fait que chaque personne –

« en raison de l’espèce d’empiétement irrésistible de mon corps sur moi », comme l’écrit Gabriel Marcel

– vit son rapport à la corporéité dans une zone de frontière entre l’être et l’avoir : je suis mon corps tout en l’ayant et j’ai mon corps tout en l’étant. Le corps est toujours une « institution symbolique » qui lie l’objectivité du corps physique à la subjectivité du corps propre. C’est pourquoi le fait de reconnaître la possibilité de construire notre corps par des techniques sociales et culturelles n’implique pas le fait de croire que le corps n’est rien d’autre qu’un produit socio-culturel.

Le corps : une réalité personnelle

Chaque société peut alors avoir « son corps », tout comme elle a sa langue. Telle une langue, ce corps obéit à des rituels d’interaction et à des mises en scène quotidiennes. Mais le corps est aussi une réalité personnelle : ce par quoi chacun exprime sa propre subjectivité, y compris ce dont on n’arrive pas à parler autrement, comme dans le cas des troubles du comportement alimentaire. Là aussi, beaucoup est dû aux normes culturelles. Mais beaucoup ne dépend que du rapport intime de chacun avec son « corps propre ».

Michela Marzano

ALLER PLUS LOIN

 La Manufacture humaine, de la greffe au cyborg, le 26 novembre à la Comédie de Saint-Etienne

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