Écrit en rapport avec AIR 2015, Les auteurs des AIR 2015

Quatorze ans après L’exposition coloniale, l’académicien Erik Orsenna se replonge dans les relations France-Afrique avec Madame Bâ, son seizième roman. Entre fausse biographie et traité moderne pour la tolérance, cette œuvre inclassable mérite quelques présentations.

Souvent romanesques sont les romans portant le nom de leur(s) héro(ïne)s : Madame Bovary, Mrs Dalloway, Jules & Jim, Gargantua ou encore Carrie de Stephen King. Tous portent, ou sont, aujourd’hui plus ou moins des symboles. Etandards de libertés ou pourfendeurs de nos désirs les plus vils, ces personnages et les œuvres qui leur sont dédiées ont en commun une même forme d’humanité. Il en est de même pour la Madame Bâ que nous présente ici Erik Orsenna. Madame Bâ c’est Marguerite, malienne d’une cinquantaine d’année. Elle veut retrouver son petit-fils parti en France pour poursuivre une passion qui donne la « maladie du départ » : le football. A l’heure où elle remplit un formulaire de demande de visa temporaire, Marguerite décide d’y joindre une lettre, une lettre adressée au Président de la république française. A partir de là, le roman se fait tout autre : à travers les différentes questions, les différentes cases à cocher ou à laisser blanches, c’est toute une vie qui nous est livrée, celle de Madame Bâ, et c’est une Afrique intime que l’on découvre, celle d’Erik Orsenna. Pleine de contrastes et de contradictions, c’est une terre de légendes mais aussi un continent en pleine mutation dans lequel nous invite l’auteur, à l’image de son personnage principal, hésitant entre les études et la maternité, entre la fidélité au Mali et le devoir, l’espoir envers la France, et tout comme ses parents avant elle, déjà tiraillés entre traditions et désir de progrès.

Outre cette observation profonde des interdualités qui rongent l’Afrique moderne, Madame Bâ est surtout l’occasion d’une narration originale : en effet, notre protragoniste parle sans langue de bois et n’hésite pas à critiquer les failles d’institutions et de frontières trop immobiles. A travers ce portrait plein d’humanité, on retrouve aussi le goût qu’à l’auteur à créer et faire ressentir une certaine atmosphère et là, c’est un pays rare qui nous est dévoilé : du fleuve Sénégal, fil rouge symbolique de l’histoire, à la chaleur des petites habitations dans lesquelles Marguerite Bâ nous introduit, le roman se pare d’une ambiance aussi intimiste que contemplative.

Cependant, une certaine longueur se fait sentir durant le passage de ces cinq-cents pages de lettres et l’on regrette que quelques passages incisifs n’aient pas été écourtés pour laisser place à une réflexion plus personnelle ou peut-être plus pudique, là où la franchise du personnage aurait pu être contrastée. De même, il est possible de critiquer un léger manichéisme dans la manière de présenter Maître Fabiani, rédigeant et écoutant les paroles de Madame Bâ depuis le début de sa réflexion, se retrouvant peu à peu bouche-bée et abasourdi devant le récit de cette dernière. Ici c’est une France au colonialisme bête et aveugle que nous remémore l’auteur, comme encore irresponsable de ses fautes passées.

Malgré cela, Erik Orsenna livre ici un roman courageux et engagé, à l’humanité rare, qui donne à réfléchir. C’est là, sans doute, sa plus grande qualité.

 

Margot Amrani

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *