Écrit en rapport avec Mode d'emploi 2014, ARTICLE, L'oracle et le médecin

Dans le cadre du festival Mode d’emploi, une classe du Lycée Saint-Exupéry (Lyon 4è) a réfléchi à l’évolution de la relation patient-médecin. Suite à leurs réflexions, Serge Duperret, anesthésiste-réanimateur à l’hôpital de la Croix Rousse leur répond.

 

Merci pour toutes les questions que vous posez, car elles marquent l’intérêt que la société civile porte aux questions de santé. En somme, la santé est-elle une priorité, une orientation incontournable pour une nation?

Je vous rassure, le métier de médecin reste passionnant et motivant. Certes, des médecins sont agressés (généralistes ou urgentistes), critiqués (pourquoi échapperions-nous à la critique?), le « pouvoir médical » est battu en brèche. Mais, la relation médecin-malade n’est pas toujours aussi dégradée que l’on veut bien le dire. Ce qui est vraiment nouveau et qui a dégradé cette relation, est le consumérisme médical. L’individu moderne (vous faites référence à l’individualisme grandissant et vous avez raison) consomme du soin, comme il consomme un bien quelconque. Pour se rassurer, souvent, pour satisfaire à une tendance sociétale, et je pense à certains actes de chirurgie fonctionnelle, ou en réponse à une offre de soin excessive par rapport à la demande. Nombre d’examens radiologiques ne devraient pas être réalisés aussi rapidement. En effet, si vous vous faites une banale entorse et que les symptômes restent supportables, la bonne attitude est de vous reposer, d’immobiliser l’articulation et …d’analyser le caractère évitable ou non de votre accident afin de ne pas vous blesser à nouveau. Si vous exigez de votre médecin d’obtenir une solution immédiate, que va-t-il faire? Prescrire une IRM. Et là, le consumérisme débute. Il n’est pas rare de trouver une anomalie sur ces images, sans que celle-ci soit nécessairement en rapport avec vos symptômes. Traiter l’anomalie devient une nécessité pour l’individu anxieux et pressé, et il parviendra bien à trouver un chirurgien qui avancera les arguments pour opérer. Lisez M. Foucault et Naissance de la clinique et vous comprendrez que la médecine est tombé dans le piège du « voir c’est savoir ». L’offre médicale en imagerie est telle, qu’aucune parcelle de votre corps ne peut être tenue au secret. Si vous exigez du médecin qu’il vous explore, il finira par le faire et ce serait bien un hasard si une anomalie n’était pas décelée. Autre exemple, la chirurgie du sein chez les jeunes femmes qui ne souffrent d’aucune disgrâce, sinon de ne pas ressembler au modèle désigné dans la presse people. Vous citez l’encombrement des services d’urgence. Il est réel. Mais la plupart des consultations dans ces services ne sont pas en rapport avec des urgences médicales ou chirurgicales, mais avec des besoins urgents d’être pris en charge, ressentis par des individus pressés.

"La médecine a répondu à une demande de soins qui ne correspondait pas toujours à la réalité d’une pathologie, mais à une demande de reconnaissance d’un individu post-moderne un peu « perdu »"  Crédit photo : cc vizzzual.com sur Flickr

« La médecine a répondu à une demande de soins qui ne correspondait pas toujours à la réalité d’une pathologie, mais à une demande de reconnaissance d’un individu post-moderne un peu « perdu » » Crédit photo : cc vizzzual.com sur Flickr

Pour résumer mon propos, je dirai que la médecine a répondu à une demande de soins qui ne correspondait pas toujours à la réalité d’une pathologie, mais à une demande de reconnaissance d’un individu post-moderne un peu « perdu ». Il est, dès lors, inévitable que les rapports entre la population et les médecins en soient affectés. Heureusement, il est des domaines où l’on soigne sans que ces considérations d’offre et demande n’interviennent : le métier de médecin garde alors tous ses attraits, enrichis des progrès techniques des dernières décennies.

Serge Duperret.

Un Réponse à “Consumérisme médical pour individu post-moderne”

  1. Terminale ES Lycée Saint Exupéry

    Bonjour Monsieur Duperret,
    Tout d’abord, nous voulons vous remercier de l’interêt que vous avez porté à notre travail, et des réponses que vous avez pu apporter grâce à vos expériences.
    Nous somme très intéressés par votre point de vue. L’idée que la médecine n’est pas seulement un marché où se rencontrent l’offre et la demande, même si des besoins sont parfois crées, nous rassure. Aussi est-il réconfortant de savoir que le médecin est avant tout présent pour apporter conseil et soutient. Cependant nous nous questionnons sur le pouvoir (abusif ?) qu’il peut avoir, étant donnée qu’il détient le savoir face à ses patients.
    Le point de vue de Michel Foucault nous a beaucoup attirés, pourriez-vous nous en dire plus ?
    Finalement, le souvenir positif que nous gardons est d’avoir dialoguer avec un médecin heureux et passionné par son occupation. Ainsi, nous aimerions entendre parler de ces domaines au dessus des considérations de l’offre et de la demande, le votre ?
    Nous vous remercions pour le temps que vous nous consacrez, et étant une classe de Terminale ES au Lycée Antoine de St Exupéry, juste à côté de votre lieu de travail, nous vous invitons à venir nous dire bonjour quand vous le souhaitez !

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