Pensées sur les premiers arguments de «Libérons-nous du féminisme»

Ceci est une publication. Par Helen WUELLNER / Université Lumière Lyon 2

Projet : L'œil des étudiants


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Dans le livre «Libérons-nous du féminisme», l’auteur Bérénice Levet propose une comparaison objective entre «deux anthropologies, deux propositions existentielles», le néo-féminisme/féminisme américain et la culture française traditionnelle/la galanterie. Dans la majorité du prologue, elle discute des origines et des effets du féminisme moderne en France, en argumentant que les campagnes néo-féministes #metoo et #balancetonporc ont polarisé les relations entre les femmes et les hommes pour que les hommes soient toujours en faute et pour que la séduction soit considérée comme un «masque de viol» (p. 16). Elle poursuit en caractérisant le féminisme américain/le néo-féminisme comme une force qui clive la société française et qui dégrade les rapports traditionnels entre les hommes et les femmes, par exemple la galanterie, qu’elle dit être une facette de la culture française très spéciale qu’on doit conserver. Elle met en avant aussi l’idée que ces féministes modernes s’efforcent de promouvoir la «criminalisation du désir masculin» et «travaillent à imposer une représentation victimaire de la femme, à fomenter la guerre des sexes et à vilipender les mœurs françaises» pour précipiter leur triomphe idéologique. De plus, elle fait mention de chiffres relevant la fréquence des agressions sexuelles, le harcèlement de rue, le viol, mais elle met en doute leur vérité dans le monde réel. À la fin de l’exposé de ses idées principales, Levet conclut qu’en face de toutes ces nouvelles idées, qui sont en train de prendre le contrôle des femmes et de la société française, quiconque résiste est «disqualifié» et presque «banni» du débat: «Les voix dissonantes ont subi le sort qui leur est ordinairement réservé» (p. 25). 

 

Après avoir lu ces premiers arguments, j’ai remarqué tout d’abord un argument peu fondé et central pour sa thèse; celui où elle propose une comparaison entre «deux propositions», disant que c’est «au lecteur, en dernier ressort, de choisir celle qui lui semblera la plus délectable» (p. 20). Cela implique qu’elle ne va que soumettre les faits au lecteur, sans opinions personnelles, pour qu’il puisse se faire son propre jugement sur ces deux théories concurrentes du féminisme et du traditionalisme. Cependant, dans sa description du féminisme moderne, l’auteure n’est pas du tout objective. Par exemple, elle donne plusieurs interprétations erronées et trop personnelles, comme lorsqu’elle écrit que les féministes veulent que la séduction soit considérée «comme masque de viol», toujours cruelle envers les femmes. En réalité, ce n’est pas du tout le message du féminisme. Dans la théorie féministe, on essaye de déstigmatiser le sexe et la séduction (parce que ce doit être surtout un choix personnel pour chaque homme ou femme : comment, combien, quand, et avec qui l’un ou l’autre veut y participer). Le but est aussi de briser le stéréotype sociétal selon lequel le sexe serait honteux pour les femmes ou que leur valeur  découlerait de la fréquence et de la qualité de leur activité sexuelle. Donc, en réalité, les féministes soutiennent l’idée que le sexe devrait être aussi agréable pour les femmes que les hommes, alors que la construction sociétale sous-entend que les hommes aiment le sexe, quand les femmes ne l’aiment pas. Quant au reproche que Levet adresse aux féministes, qui, selon elle, considéreraient la séduction comme une cruauté appliquées aux femmes, il vient d’un mélange de stéréotypes anciens et d’une interprétation fausse de ce que les féministes disent en général. Levet arrive à ce raisonnement en s’appuyant sur le présupposé caduque que les femmes n’aiment pas le sexe (ou qu’elles ne l’aiment pas autant que les hommes). Puis elle relève que les féministes modernes condamnent les hommes pour le harcèlement ou le viol de femmes, affirmant qu’on doit changer la culture autour du sexe pour accentuer l’importance du consentement, afin de montrer le rôle des hommes dans cet effort. En combinant ces deux idées, Levet arrive à sa conclusion. Mais elle ne remarque pas que les féministes ne disent pas que le problème dans la société vient des hommes et de leur rapport au sexe et à la séduction, contrairement aux femmes. Le vrai problème est l’abus de confiance dans une situation où on devrait être à égalité de pouvoir, donc en sécurité, et où souvent on importe des constructions de puissance, des rôles de genre, etc. Les féministes ne disent pas que la séduction est mauvaise, ou que les hommes qui y participent sont tous les violeurs, mais qu’on doit abandonner l’idée que c’est une caractéristique étroitement liée au sexe masculin (violer les femmes ou profiter d’elles) et que ce ne serait pas leur faute, puisque les hommes auraient une pulsion sexuelle plus forte que les femmes, ces mêmes femmes qui n’aimeraient pas le sexe. C’est une idée toxique qui nuit non seulement aux femmes et mais aussi aux hommes, comme les deux peuvent être victimes de viol. Simplement, dans le cas des femmes agressées, on interroge leur attitude et leur accoutrement au moment du viol, et dans le cas des hommes, on se demande pourquoi ils ne se sont pas défendus lors de l’agression. En fait, les féministes ne tirent pas «les conclusions générales et universelles sur la nature des hommes et la sexualité hétérosexuelle», mais sur la manière dont est réparti le pouvoir dans notre société, et sur le fait que pour le viol et le harcèlement, il ne s’agit pas de désir sexuel masculin, comme dit le stéréotype, mais du besoin d’abuser de son pouvoir.  La pulsion sexuelle ne dépend pas du tout du genre ; c’est pour cela que c’est un crime si haineux. 

 

D’ailleurs, la déclaration de Levet qui consiste à dire que les féministes «travaillent à imposer une représentation victimaire des femmes» est aussi subjective, et même complètement fausse. Dans cette ligne de pensée, l’auteure fournit plusieurs exemples. Ainsi, une femme victime de viol qui raconte ses pensées : «Pourquoi expliquer que ce qui m’est arrivé est affreux, épouvantable? Ça n’a pas été le cas, mais ça n’en était pas moins un crime … Le problème … quand on est une femme forte, une survivante, c’est que les militants ne peuvent rien tirer de vous […]. Ils ont besoin de victimes, pas de rescapées» (p. 27). Après cette citation, Levet continue à écrire que les féministes veulent que toutes les victimes de viol soient absolument détruites par leur situation. Pour répondre à l’auteure, il faut développer l’implicite dans son exemple : on a cru à l’histoire du viol, et le responsable a été condamné. Cela n’est pas du tout commun ! Cette femme peut même être considérée comme chanceuse, donc elle peut parler en tant que victime déclarée et reconnue. En plus, Levet argumente curieusement : pour elle, les féministes, qui forment un groupe se battant pour réduire la violence faite aux femmes, veulent que les femmes victimaires endurent encore plus de douleur après l’assaut premier, et qu’elles ne soient pas fortes, qu’elles ne puissent pas être sauvées de la violence subie. Je conteste vigoureusement cet argument, qui n’est guère logique ;  je voudrais également dire que j’aimerais beaucoup, bien sûr, que toutes les femmes victimes de violence sexuelle puissent être fortes, et le moins possible affectées par la violence exercée sur elles. Cependant, je sais bien que  cela ne peut être une réalité, puisque nous ne vivons pas dans un monde idéal. Bien sûr qu’il y a des victimes de viol moins affectées que d’autres, peut-être même pas du tout affectées, mais évidemment il y a aussi des victimes pratiquement détruites par ce qui leur est arrivé. La réaction à un événement aussi violent est extrêmement personnelle, et par conséquent, chaque personne va réagir différemment.  La réaction de chacun doit être acceptée sans jugement.   

Je pourrais conclure en mentionnant une chose avec laquelle je suis d’accord. Elle écrit que «les voix dissonantes, (c’est-à-dire sa voix et les voix des personnes qui sont d’accord avec elle), ont subi le sort qui leur est ordinairement réservé. Elles ne sont pas nécessairement bannies, mais elles sont disqualifiées» (p. 25). Alors que je ne suis pas du tout d’accord avec la moitié de ses arguments autour du féminisme, je lui concède que, assez souvent, les discours féministes et les discours politiques de cette veine peuvent devenir redondants. Il peut y avoir tant de discussions, que certains discours sont écrasés par d’autres, surtout sur ce sujet douloureux et chargé d’émotions. C’est donc un travail des deux côtés, pas uniquement dans cette situation mais dans n’importe quel échange, car il faut s’assurer que tout le monde ait l’opportunité de parler. C’est difficile, compliqué, mais il est impératif que tout le monde écoute et ne devienne pas sourd. Pour alléger un peu une douleur, on doit la partager.

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